Suspension Chambre néerlandophone

Proximus télécharge sa candidature dans le mauvais dossier e-Tendering — et le Conseil d’État qualifie son éviction de formalisme excessif

Arrêt nr. 255232 · 9 décembre 2022 · XIIe kamer

Le Conseil d’État suspend, en extrême urgence, la décision de sélection de Lantis pour l’accord-cadre ‘infrastructure ICT’ : écarter purement et simplement, sans l’examiner, une demande de participation introduite dans les délais mais téléchargée, par la confusion de deux numéros de dossier quasi identiques, dans le dossier du marché jumeau, va au-delà de ce qu’exigent les objectifs du dépôt électronique et viole prima facie le principe de proportionnalité.

Que s'est-il passé ?

Lantis — la société publique qui construit la liaison Oosterweel à Anvers — a publié simultanément, le 18 juillet 2022, deux accords-cadres : ‘Infrastructure ICT et services de poste de travail numérique’ (BAM 2022-191) et ‘Développement et maintenance de logiciels’ (BAM 2022-192), tous deux par procédure concurrentielle avec négociation et avec la même date limite de dépôt : le 31 août 2022 à 12h30. Proximus visait le marché ICT et a déposé dans les délais — mais a téléchargé sa demande de participation dans le dossier e-Tendering du marché logiciels : les numéros de dossier ne différaient que d’un chiffre (BAM-PPP1HI-191/2031 contre BAM-PPP1HI-192/2032). La suite était prévisible. Le procès-verbal d’ouverture du marché ICT (sept candidats) ne mentionnait pas Proximus ; le rapport d’examen du marché logiciels l’excluait pour avoir déposé ‘dans le mauvais dossier’. Le 4 octobre 2022, le comité de management a sélectionné cinq candidats pour le marché ICT — excluant implicitement mais certainement Proximus. Lorsque Proximus a signalé, le 19 octobre, la ‘petite erreur cléricale’ et demandé la prise en considération de sa candidature, Lantis a répondu le 24 octobre qu’une candidature ne peut être transférée d’un dossier à l’autre, que le procès-verbal d’ouverture était définitif et qu’un ajout ultérieur créerait un risque contentieux vis-à-vis des candidats sélectionnés. Le Conseil d’État en a jugé autrement. Le recours était recevable : seule la lettre du 24 octobre a fait comprendre à Proximus que sa demande ne serait pas prise en compte pour le marché ICT. Au fond, le Conseil est parti de l’article 4 de la loi du 17 juin 2016 et de la jurisprudence européenne sur la proportionnalité : entre plusieurs mesures appropriées, il faut choisir la moins contraignante. Le dépôt électronique sert l’égalité des candidats et la prévention des manipulations — objectifs atteints en l’espèce : le dépôt était fait dans les délais, nul ne le contestait, et aucune manipulation n’était en cause. L’article 34, § 2 de l’arrêté passation (correction des erreurs matérielles dans les offres) était sans pertinence, puisqu’il ne s’agissait pas d’une offre erronée mais d’une demande téléchargée au mauvais endroit. Le manuel fédéral d’e-Tendering montrait en outre qu’un procès-verbal d’ouverture ‘complémentaire’ pouvait être généré, permettant un transfert transparent. Les circonstances concrètes pesaient lourd : même pouvoir adjudicateur, numéros de dossier quasi identiques, même date limite, et une demande dont la première page renvoyait clairement au marché ICT — Lantis avait d’ailleurs repéré l’erreur immédiatement. En écartant la demande sans autre examen, Lantis a prima facie pris une mesure allant au-delà du nécessaire ; le moyen était sérieux et la décision de sélection du 4 octobre 2022 a été suspendue, sur avis conforme de l’auditeur.

Pourquoi c'est important ?

Cet arrêt est la référence belge sur la question de savoir ce qu’un pouvoir adjudicateur doit faire lorsqu’une candidature ou une offre atterrit sur le mauvais bureau virtuel. Le Conseil admet le point de départ de Lantis — le soumissionnaire doit déposer correctement, et l’autorité n’a pas à réparer ses erreurs — mais y oppose une limite tout aussi principielle : le formalisme excessif n’est pas de la gestion des risques, c’est un problème de proportionnalité. Le critère est fonctionnel, non formel : les objectifs du dépôt électronique — égalité, absence de manipulation, horodatage certain — sont-ils atteints ? Si oui, écarter une demande introduite dans les délais au seul motif qu’elle se trouve dans le mauvais dossier va au-delà du nécessaire. La concrétude de la pesée frappe : les numéros quasi identiques, la date limite identique, le fait que l’autorité avait elle-même repéré l’erreur sur-le-champ, et jusqu’au manuel d’e-Tendering démontrant qu’un procès-verbal complémentaire permettait une régularisation transparente. L’argument du risque contentieux — ‘le deuxième classé protestera’ — est relativisé : l’égalité est mieux servie par la prise en compte de toutes les demandes déposées dans les délais. L’arrêt livre aussi une leçon utile sur les délais : la notification de la non-sélection pour un marché ne fait pas courir le délai pour l’autre marché tant que l’autorité n’a pas formellement communiqué cette seconde décision. À l’heure où presque tous les dépôts passent par e-Procurement, c’est un arrêt à longue durée de vie.

La leçon

Pour les soumissionnaires : lors de tout dépôt électronique, vérifiez jusqu’à l’obsession le numéro de dossier, surtout lorsque le même pouvoir adjudicateur publie simultanément plusieurs marchés aux références quasi identiques — l’erreur de Proximus a été rattrapée par le juge, mais au prix d’une procédure d’extrême urgence. Si l’erreur survient, réagissez immédiatement et par écrit, confirmez pour quel marché votre dépôt était destiné, et retenez que le délai ne court qu’à partir du moment où l’autorité vous signifie formellement que votre demande ne compte pas pour ce marché-là. Pour les pouvoirs adjudicateurs : face à un dépôt mal téléchargé mais introduit dans les délais, pesez la proportionnalité avant de sortir la hache formelle. Demandez-vous si l’égalité ou l’intégrité du processus est réellement menacée, et utilisez les outils de la plateforme — comme le procès-verbal d’ouverture complémentaire — pour documenter la régularisation en toute transparence. Écarter des candidats pour un faux pas purement formel alors que les objectifs de la règle sont atteints, c’est s’exposer à une suspension et à devoir recommencer la procédure.

Posez-vous la question

Vérifiez-vous, avant chaque téléchargement e-Tendering, le numéro de dossier, l’intitulé du marché et le pouvoir adjudicateur — puis encore dans l’accusé de réception ? Savez-vous qu’un dépôt dans les délais mais dans le mauvais dossier n’est pas automatiquement fatal, à condition de signaler l’erreur sans attendre ? En tant que pouvoir adjudicateur, pouvez-vous expliquer quel objectif — égalité, prévention des manipulations — serait compromis si vous preniez malgré tout la demande en considération ? Et connaissez-vous la possibilité de générer un procès-verbal d’ouverture complémentaire pour rendre une telle régularisation transparente ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →