Rejet Chambre néerlandophone

Tenues d’intervention pour hommes et femmes : Deva Belgium échoue à 0,61 point près et le Conseil ne voit rien à redire aux tailles féminines

Arrêt nr. 255614 · 27 janvier 2023 · XIIe kamer

La SRL Deva Belgium, qui a vu le marché de tenues d’intervention pour pompiers de l’Intérieur lui échapper au profit de Sioen pour à peine 0,61 point, a vu sa demande en extrême urgence rejetée : ni le tableau des tailles des testeuses jugé inutilisable, ni l’évaluation par un jury de pompiers, ni la ventilation hommes/femmes des scores appliquée à sa seule offre ne constituaient, prima facie, un moyen sérieux.

Que s'est-il passé ?

L’État belge a lancé une procédure ouverte pour la fourniture de tenues d’intervention incendie — veste et pantalon — destinées à divers services publics, avec pour critères d’attribution le prix (30 %) et la qualité (70 %). Le cœur de l’évaluation qualitative était une évaluation pratique et visuelle sur 60 points, au cours de laquelle un jury d’utilisateurs finaux — des pompiers, hommes et femmes — porterait des échantillons et noterait notamment le ‘confort et l’ergonomie’ (15 points) et la ‘fonctionnalité et la compatibilité’ (15 points). Les soumissionnaires devaient fournir dix échantillons selon un tableau des tailles, scindé après rectificatif en cinq tailles masculines et cinq tailles féminines. Ces tailles féminines ont suscité le débat sur le forum de questions-réponses : des soumissionnaires, dont Deva Belgium, les jugeaient éloignées des proportions corporelles usuelles et ont demandé en vain à mesurer eux-mêmes les testeuses. Le pouvoir adjudicateur a toutefois publié un schéma explicatif de prise de mesures, après quoi plus personne n’a demandé de précision. À l’ouverture des offres, le 31 janvier 2022, sept offres étaient déposées ; trois ont été déclarées substantiellement irrégulières. Deva a obtenu le score maximal sur le prix (30/30 contre 25,15 pour Sioen), mais la qualité a fait pencher la balance : 45,53/70 contre 50,99/70. Fait marquant : seuls les scores de Deva divergeaient fortement entre hommes (‘très bien’ à ‘excellent’, 80-90 %) et femmes (‘moyennement satisfaisant’ à ‘satisfaisant’, 50-60 %), et seuls les siens ont été ventilés dans la motivation. Résultat final : 76,14/100 pour Sioen, 75,53/100 pour Deva — un écart de 0,61 point. Il est apparu ensuite que neuf testeurs (cinq hommes, quatre femmes) comptaient chacun à poids égal. Deva a demandé en extrême urgence la suspension de la décision d’attribution du 7 décembre 2022, en soulevant trois moyens : des tailles féminines imprécises et inutilisables, une motivation négligente sur quatre remarques ponctuelles (logos voyants, barrière anti-wicking non cousue, couche antidérapante disparue après dix lavages et col jugé trop haut), et une inégalité de traitement du fait de la ventilation de ses scores alors que l’évaluation de Sioen ne mentionnait que ‘hommes’. Le Conseil d’État, présidé par le président de chambre Paul Lemmens, a tout rejeté. Les clarifications et rectificatifs avaient levé l’imprécision, et le fait que seules les tenues de Deva aient été mal notées par les femmes suggérait plutôt que les tailles étaient correctes. La motivation devait se lire dans son ensemble, et même un meilleur score sur les logos ne pouvait mathématiquement combler l’écart de 0,61 point. La mention ‘hommes’ chez Sioen s’est révélée, après consultation de l’analyse interne confidentielle, une simple erreur matérielle : là aussi, les neuf testeurs comptaient. Deva a été condamnée aux dépens : 200 euros de droit de rôle, 24 euros de contribution et 770 euros d’indemnité de procédure.

Pourquoi c'est important ?

L’arrêt montre comment le Conseil d’État traite un grief classique : un soumissionnaire estimant que les spécifications techniques — ici le tableau des tailles des testeuses — étaient à ce point défaillantes qu’elles ont faussé son évaluation. Le Conseil applique une logique stricte mais cohérente. Celui qui obtient une clarification sur le forum de questions-réponses puis se tait relativise lui-même le sérieux de son grief ; et lorsque le problème ne se présente que chez le plaignant, alors que les autres soumissionnaires ont livré des échantillons adaptés à partir des mêmes mesures, le Conseil y voit, prima facie, l’indication que les spécifications étaient suffisamment claires. Tout aussi instructif est le test arithmétique de l’intérêt : critiquer une remarque isolée de l’évaluation est vain si même un score parfait sur ce point ne peut combler l’écart avec l’adjudicataire. L’arrêt contient enfin un point de principe qui mérite l’attention : bien que les femmes ne représentent que 2,17 pour cent des pompiers belges (376 sur 17.598), le pouvoir adjudicateur pouvait accorder un poids égal aux évaluations des quatre testeuses et des cinq testeurs — la qualité de l’équipement importe autant aux pompières qu’à leurs collègues masculins. Qui espérait faire des statistiques de représentativité une arme contre ce choix en sera pour ses frais.

La leçon

Pour les soumissionnaires : utilisez le forum de questions-réponses non seulement pour poser des questions, mais aussi pour acter qu’une réponse reste insuffisante. Celui qui se tait après une clarification et n’invoque l’imprécision qu’après avoir perdu l’attribution affaiblit son propre moyen. Avant de soulever un grief, faites aussi le calcul : le point contesté peut-il combler l’écart de points — ici 0,61 point ? Sinon, l’intérêt fait défaut. Et ne sous-estimez pas l’épreuve pratique : si votre produit est mal noté par une partie du jury alors que ceux des concurrents conviennent, le Conseil cherchera la cause dans votre échantillon plutôt que dans le cahier des charges. Pour les pouvoirs adjudicateurs : cet arrêt récompense une gestion soignée de la procédure — publier des rectificatifs, répondre aux questions, ajouter un schéma de mesures explicatif et ventiler de manière transparente une évaluation atypique en indiquant la raison. Attention toutefois aux erreurs matérielles dans la motivation, comme la mention ‘hommes’ là où tous les testeurs étaient visés : ici, le dossier administratif a sauvé la mise, mais pareille erreur invite au contentieux.

Posez-vous la question

Lors du tour de questions-réponses, avez-vous fait acter qu’une clarification du pouvoir adjudicateur ne résolvait pas le problème, ou vous êtes-vous tu après la réponse ? Pouvez-vous démontrer chiffres à l’appui que votre grief, s’il était fondé, comblerait réellement l’écart de points avec l’adjudicataire ? Réalisez-vous qu’une évaluation où seule votre offre détonne joue plutôt contre vous que pour vous ? Et en tant que pouvoir adjudicateur : chaque ventilation ou présentation atypique de votre motivation d’attribution est-elle expliquée, et votre dossier administratif est-il assez solide pour corriger une erreur de plume ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →