Rejet Chambre néerlandophone

Dragage du canal circulaire de Gand : Boskalis offre 17 % sous la moyenne, justifie chaque poste en quatre rounds — et Ghent Dredging ne verra pas la décomposition des prix

Arrêt nr. 214718 · 28 juillet 2011 · XIIe vakantiekamer

Le Conseil d’État refuse de suspendre en extrême urgence l’attribution par Waterwegen en Zeekanaal des travaux de dragage du tronçon nord du canal circulaire de Gand à Boskalis : au terme d’une vérification des prix approfondie, encadrée par le service ATO, la décision et le rapport d’attribution motivaient adéquatement pourquoi le prix inférieur de 17 % n’était pas anormal, et le pouvoir adjudicateur n’avait pas à communiquer au deuxième soumissionnaire le moins-disant la décomposition confidentielle des prix de Boskalis.

Que s'est-il passé ?

La SA Waterwegen en Zeekanaal, division Haut-Escaut, a lancé une adjudication publique pour « Seine-Escaut. Canal circulaire de Gand. Tronçon nord. Travaux de dragage » (cahier spécial des charges 16EGGE/09/07) : élargissement du tronçon nord en un profil permettant le passage de bateaux de classe Vb, transport des déblais réutilisables vers le site ’t Vliegveld à Lochristi et protection du fond le long de certains murs de quai. L’estimation s’élevait à 6.495.400 euros hors TVA ; l’avis de marché a été publié le 29 octobre 2010. Huit offres ont été ouvertes le 2 décembre 2010. La BV Boskalis était la moins-disante avec 4.837.800 euros, la société momentanée Ghent Dredging – Baggerbedrijf De Boer deuxième avec 5.297.730 euros. L’offre de Boskalis se situait 17,18 % sous la moyenne de 5.841.564,79 euros calculée selon l’article 110, § 4, de l’arrêté royal du 8 janvier 1996, donc sous le seuil de 4.965.330,07 euros. Waterwegen en Zeekanaal a demandé une justification des prix le 3 décembre 2010. Boskalis a invoqué la valeur résiduelle des palplanches métalliques arrachées comme ferraille (poste 1.2.1), le réemploi des enrochements démontés sur un autre chantier à Westkapelle (poste 1.2.3) et sa méthode de dragage (poste 1.3.5). L’offre étant inférieure de plus de 15 % à la moyenne et dépassant 250.000 euros, le dossier a été soumis, conformément à la circulaire OW 2000/3, au service d’appui technique général (ATO). Celui-ci a d’abord jugé la justification trop limitée et insuffisamment détaillée, et demandé que le dragage soit apprécié conjointement avec le transport et le stockage à Lochristi (poste 1.3.6). Après deux rounds supplémentaires — notamment une explication sur le dragage « à sec » et « humide », un budget détaillé avec coûts hebdomadaires des bateaux, distances de navigation et offres de sous-traitants, et un taux de frais généraux et bénéfice de 5 % —, l’ATO a rendu un avis favorable le 23 décembre 2010. Le marché a été attribué à Boskalis le même jour. Lorsque Ghent Dredging et De Boer ont demandé la suspension le 19 janvier 2011, Waterwegen en Zeekanaal a retiré cette décision le 1er février 2011. L’ATO a entre-temps confirmé que les postes 1.3.5 et 1.3.6 représentaient ensemble 55,8 % de l’offre et constituaient « incontestablement le cœur de l’entreprise ». Pour lever tout doute, le pouvoir adjudicateur a demandé le 29 mars 2011 une justification des 28 postes restants. Celle-ci a été acceptée, sauf pour le poste 1.3.9 (transport et reprise des déblais non réutilisables), pour lequel Boskalis a fourni des précisions chiffrées après une demande du 10 mai 2011. L’ATO a confirmé le 25 mai 2011 que la présomption d’anormalité était renversée. Le 8 juin 2011, Waterwegen en Zeekanaal a de nouveau attribué le marché à Boskalis, sur la base d’un nouveau rapport d’attribution du 1er juin 2011 décrivant l’ensemble de la vérification des prix. L’avantage de prix calculé par Boskalis a été occulté dans la version communiquée. Ghent Dredging et De Boer ont à nouveau demandé la suspension d’extrême urgence le 4 juillet 2011. Selon elles, la décision renvoyait à des avis non communiqués, se limitait à des « formules de style » comme « réaliste » et « acceptable », et ne montrait pas quels facteurs objectifs expliquaient l’écart de prix ; la récupération de matériaux ne représentait qu’une trop faible part du prix ; et Boskalis avait offert à tort le même prix unitaire pour les postes 1.3.7 et 1.3.8. Le conseiller d’État Geert Van Haegendoren, présidant la XIIe chambre des vacations, a suivi l’avis conforme du premier auditeur Luc Vermeire et rejeté la demande. La décision et le rapport d’attribution exposaient longuement pourquoi la justification des prix était acceptée. Le pouvoir adjudicateur n’avait pas à communiquer davantage le contenu des justifications et la décomposition des prix par poste : l’article 65/10 de la loi du 24 décembre 1993 protège les informations commerciales confidentielles, les requérantes avaient elles-mêmes déposé leur offre comme confidentielle, et lever la confidentialité dans une procédure sans examen approfondi pouvait avoir des conséquences irréversibles. L’avis de l’ATO n’avait pas été écarté. Pour des spécialistes comme les requérantes, les éléments mentionnés suffisaient pour apprécier si un prix inférieur était explicable — d’autant qu’elles avaient elles-mêmes offert des prix négatifs pour certains de ces postes. Selon le dossier, l’écart de 459.930 euros entre les deux offres pouvait s’expliquer par le seul avantage de prix sur les postes 1.2.1, 1.2.3 et 1.3.5. Le grief relatif aux prix identiques des postes 1.3.7 et 1.3.8 reposait sur une étude de sol que les requérantes ne produisaient pas ; en outre, Herbosch-Kiere et Besix-Westconstruct avaient également offert le même prix pour ces postes. Les requérantes supportent les dépens de 350 euros, chacune pour moitié ; Boskalis supporte les frais de son intervention, soit 125 euros.

Pourquoi c'est important ?

L’arrêt montre les deux faces d’une même vérification des prix. Côté pouvoir adjudicateur, il illustre ce qu’est un examen sérieux d’un prix apparemment anormal : demander des justifications, prendre au sérieux un avis externe critique (ATO), insister jusqu’à ce que les postes essentiels soient étayés par des chiffres et des pièces, et décrire ce parcours dans le rapport d’attribution. Waterwegen en Zeekanaal a en outre retiré une première attribution contestée et étendu l’examen à tous les postes avant de réattribuer. Un tel dossier est difficile à attaquer. Côté soumissionnaire, l’arrêt montre les limites de l’obligation de motivation. Le soumissionnaire écarté a droit à une motivation adéquate, mais pas au budget détaillé de son concurrent : la décomposition des prix par poste relève de la confidentialité de l’article 65/10, et en extrême urgence le Conseil ne la lèvera pas. Le Conseil applique un critère important en pratique : un soumissionnaire spécialisé est censé pouvoir déduire des éléments mentionnés — dragage à sec et humide, valeur résiduelle des palplanches, réemploi des enrochements — si un prix inférieur est plausible. Celui qui offre lui-même des prix négatifs pour les mêmes postes peut difficilement prétendre que la valeur résiduelle chez le concurrent est une énigme. Et un grief technique doit être étayé : l’étude de sol sur laquelle on s’appuie doit être produite.

La leçon

Pour les soumissionnaires : demandez l’accès au dossier, mais ne comptez pas voir la justification des prix du concurrent. Concentrez votre recours sur ce que la motivation mentionne, et démontrez concrètement — chiffres et pièces à l’appui — pourquoi ces éléments ne peuvent expliquer l’écart de prix. Gare aux contradictions avec votre propre offre : si vous avez vous-même offert un prix négatif pour l’arrachage de palplanches, vous ne pouvez pas qualifier d’invraisemblable la valeur résiduelle invoquée par un autre. Vérifiez aussi si l’écart entre votre offre et celle de l’adjudicataire ne s’explique pas déjà par les postes examinés. Pour les pouvoirs adjudicateurs : ce dossier est un modèle. Demandez des justifications, acceptez un avis technique critique, insistez jusqu’à ce que les postes essentiels (ici 55,8 % de l’offre ensemble) soient étayés par des budgets détaillés et des pièces, et résumez l’examen dans le rapport d’attribution sans divulguer de données de prix confidentielles. Un doute après un recours ? Retirer une première attribution et compléter l’examen est une voie défendable.

Posez-vous la question

Savez-vous que le seuil de 15 % de l’article 110, § 4, de l’arrêté royal du 8 janvier 1996 (aujourd’hui l’article 36 de l’arrêté royal Passation de 2017) impose une vérification des prix, mais que le pouvoir adjudicateur dispose d’un large pouvoir d’appréciation pour accepter la justification ? En tant que soumissionnaire écarté, pouvez-vous démontrer concrètement pourquoi les éléments de la motivation n’expliquent pas l’écart de prix, plutôt que de la réduire à une formule de style ? Avez-vous vérifié que vos propres prix unitaires ne contredisent pas vos arguments ? Produisez-vous les pièces techniques sur lesquelles repose votre grief, comme une étude de sol ou des calculs ? En tant que pouvoir adjudicateur : votre rapport d’attribution décrit-il toute la vérification des prix, avis et questions complémentaires compris, sans divulguer de décomposition de prix confidentielle ? En tant que pouvoir adjudicateur : avez-vous fait justifier les postes essentiels du marché, et pouvez-vous établir leur part dans l’offre ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →