Rejet Chambre francophone

Un seuil de référence qui exclut 6 candidats sur 8 n'est pas automatiquement disproportionné

Arrêt nr. 257486 · 29 septembre 2023 · VIe kamer

Le Conseil d'État rejette le recours du nettoyeur sortant Misanet contre son exclusion au stade de la sélection, parce qu'exiger trois références de nettoyage de bâtiments avec nœuds de transport intermodaux d'au moins 30 000 personnes par jour est correctement lié et proportionné à l'objet du marché — et parce qu'un soumissionnaire non sélectionné n'a plus d'intérêt à contester l'attribution elle-même.

Que s'est-il passé ?

La Région de Bruxelles-Capitale a lancé un marché pour le nettoyage des zones publiques et communes du bâtiment CCN — le Centre de Communication Nord — à Bruxelles. Le bâtiment abrite la gare de Bruxelles-Nord, des stations de pré-métro et de tramway, un terminal de bus, une station de taxis, une galerie commerçante et les bureaux du service public régional. Le cahier des charges contenait un critère de sélection technique strict : trois références de marchés de nettoyage dans des 'bâtiments mixtes disposant d'un important nœud inter- et multimodal de transport, avec une fréquence de passage élevée (au moins 30 000 personnes par jour)' sur des surfaces d'au moins 20 000 m². Misanet — l'adjudicataire en place — a soumis sept références, mais seules deux satisfaisaient aux exigences strictes. Six des huit candidats n'ont pas été sélectionnés. Le 18 juillet 2017, Misanet apprend par l'association des copropriétaires qu'elle n'a pas été sélectionnée ; le marché va à Jette Clean. Misanet saisit le Conseil d'État avec deux moyens. Premier : le critère de 30 000 personnes/jour n'est pas 'lié et proportionné' à l'objet et fausse la concurrence ; en outre, Misanet, en tant que précédent adjudicataire, avait démontré sa capacité à exécuter. Second : il n'y a pas eu de vérification des prix ; les lauréats ne respecteraient ni les salaires minima de la commission paritaire 121 ni le nombre d'heures minimum selon les cadences UGBN. Le Conseil rejette les deux moyens. Sur le premier : l'article 58 de l'AR du 15 juillet 2011 confère au pouvoir adjudicateur 'une grande marge d'appréciation'. Le CCN abrite la deuxième gare la plus fréquentée du pays (>58 000 navetteurs/jour) plus de nombreux autres usagers — le seuil de 30 000 personnes/jour est donc 'notoirement connu' comme réaliste et lié à la nature spécifique du bâtiment. Que Misanet ait bien exécuté le marché précédent n'empêche pas l'autorité d'adopter des critères plus stricts ou différents pour un nouveau marché — surtout lorsque 'la description des tâches et les clauses d'exécution techniques ont été complètement remodelées'. Six exclusions sur huit ne prouvent pas en soi la disproportionnalité ni l'atteinte à la concurrence. Sur le second moyen, le Conseil déploie un raisonnement procédural important : l'article 14 de la loi du 17 juin 2013 rend l'action recevable ratione personae à toute personne intéressée par le marché et risquant d'être lésée. Mais l'intérêt au moyen présuppose une lésion. Misanet ayant été légalement exclue au stade de la sélection, les illégalités alléguées sur la vérification des prix ne peuvent l'avoir lésée — elle n'aurait de toute façon pas obtenu le marché. Le second moyen est donc irrecevable. Recours rejeté, Misanet paie 700 € d'indemnité de procédure à la Région.

Pourquoi c'est important ?

Pour les bid managers, c'est un double signal d'alarme. Un : un pouvoir adjudicateur peut parfaitement durcir ses critères de sélection d'un marché à l'autre — même si vous avez bien exécuté le précédent. Les seuils seront validés tant qu'ils sont motivés par la spécificité du marché. Pour contester un seuil comme discriminatoire, faites-le avant la remise (en interrogeant l'autorité ou en suspendant le cahier des charges) — pas après l'exclusion. Deux : dès que vous tombez au stade de la sélection, vous ne pouvez plus vous plaindre de l'évaluation de l'attribution. L'intérêt au moyen exige une lésion : si vous n'alliez pas gagner de toute façon, aucune illégalité ultérieure ne peut vous avoir lésé. Pour les pouvoirs adjudicateurs, l'arrêt confirme que des exigences techniques strictes mais motivées ne sont pas automatiquement annulées par le Conseil d'État, même lorsqu'elles réduisent drastiquement le champ.

La leçon

Vous voulez contester un critère de sélection strict ? Faites-le avant de remettre votre offre — écrivez au pouvoir adjudicateur, demandez la motivation ou attaquez le cahier des charges devant le Conseil d'État. Attendre après l'exclusion est trop tard : vous pouvez encore contester le critère, mais si le Conseil l'accepte, vous perdez automatiquement aussi le droit de vous exprimer sur l'attribution. Pour les pouvoirs adjudicateurs : n'ayez pas peur d'écrire des critères de sélection stricts — mais assurez-vous qu'ils sont motivés par la nature spécifique du marché et documentez d'où viennent les seuils.

Posez-vous la question

Avant la remise : comparez les critères de sélection du cahier des charges actuel avec ceux de marchés similaires précédents. Sont-ils soudainement plus stricts (seuils plus élevés, types de références différents, période de référence raccourcie) ? Demandez immédiatement par écrit la motivation — attendre l'exclusion rend la contestation beaucoup plus difficile.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →