Annulation Chambre francophone

« Impossible à apprécier » n'est pas une motivation si le dossier contient toutes les données

Arrêt nr. 242254 · 5 septembre 2018 · XVe kamer

Le Conseil d'État annule pour la deuxième fois un rejet de la ville de Bruxelles parce que le jury de sélection a refusé de procéder à l'analyse prescrite par son propre appel à candidatures — alors que le Conseil démontre lui-même qu'elle est possible, sur la base du même dossier.

Que s'est-il passé ?

Luciano Pellegrino est un artisan qui fabrique des bijoux et des savons artistiques et tente depuis des années d'obtenir une place fixe sur le marché de l'artisanat de la place de l'Agora à Bruxelles. La ville de Bruxelles a organisé en juillet 2015 un appel à candidatures pour répartir 19 places avec abonnement et 2 places « volantes » (tirage au sort quotidien) entre les artisans. L'appel imposait trois critères cumulatifs pour qualifier un produit comme « produit artisanal » — dont l'exigence que la contribution manuelle soit « la composante la plus importante » du produit fini. En novembre 2015, le jury a rejeté la candidature de Pellegrino. Le Conseil d'État a suspendu cette décision le 11 décembre 2015 (arrêt n° 233.235) : la ville avait jugé à tort que la contribution manuelle n'était pas la composante la plus importante. Le Conseil avait lui-même fait le calcul dans cet arrêt — à un taux horaire de 40 euros, le travail manuel de Pellegrino dépassait largement le prix de ses matières premières. La ville a retiré sa décision et désigné un nouveau jury pour réexaminer la candidature. Le 2 juin 2016, le second verdict est tombé : à nouveau un rejet. La motivation avait un air de déjà-vu : « Sur la base du dossier, il est impossible de déterminer si la contribution manuelle reste la composante la plus importante. Les deux factures et le tableau produits par Pellegrino ne permettent pas de comparer le prix des matières premières et le prix de vente. » À cela un membre du jury a ajouté un critère propre : un vrai bijoutier scie, lime, polit et soude le métal — Pellegrino assemble des éléments tout faits sur une table de cuisine. Dans cet arrêt du 5 septembre 2018, le Conseil d'État balaie cette motivation. Constat préalable : l'appel (article 5.2) impose explicitement au jury de prendre en compte « le prix de vente du produit fini, le prix et la nature des matières premières, et le temps et les étapes de réalisation » pour ce critère. Puis le constat tranchant : « Si le Conseil d'État a été capable de procéder à cette évaluation sur la base du dossier déposé par le requérant devant le premier jury, il n'y a aucune raison que le nouveau comité de sélection, saisi des mêmes pièces, ne soit pas en mesure de le faire à son tour. » De surcroît, le jury a ajouté à l'appel des critères qui n'y figuraient pas — techniques traditionnelles du métal, infrastructure spécialisée — alors qu'il s'agit d'un marché d'artisans, non d'un salon de joaillerie. C'est contraire à l'appel lui-même. Le Conseil annule la décision du 2 juin 2016 et impose des mesures provisoires : la ville doit attribuer une place à Pellegrino sur le marché (abonnement provisoire ou « volant ») jusqu'à ce qu'une nouvelle décision régulière soit prise, avec une nouvelle appréciation dans un délai de quatre mois. La ville supporte 840 euros d'indemnité de procédure et 400 euros d'autres dépens.

Pourquoi c'est important ?

Cet arrêt porte sur un marché d'artisans, mais la logique juridique vaut pour toute procédure de sélection à critères objectifs — y compris les marchés publics classiques. L'idée centrale : un pouvoir adjudicateur ne peut pas refuser d'effectuer l'appréciation prescrite par son propre cahier des charges. « Le dossier ne permet pas l'analyse » n'est pas une motivation valable lorsque les données s'y trouvent réellement. Plus important encore : après une annulation par le Conseil d'État, une réappréciation n'est pas un blanc-seing pour reproduire la même erreur. La nouvelle décision doit être réellement motivée autrement, sur la base des critères définis dans l'appel — non sur la base de critères que le jury invente après coup.

La leçon

Si en tant que bid manager vous recevez un second rejet après que le Conseil d'État a annulé le premier, lisez attentivement la nouvelle motivation. Le pouvoir adjudicateur reprend-il essentiellement le même raisonnement, ou a-t-il enfin appliqué les critères de l'appel ? Dans le premier cas, une seconde annulation est largement dans vos cordes — et vous pouvez demander des mesures provisoires. Si vous êtes pouvoir adjudicateur et devez réapprécier après une annulation : faites l'analyse que l'appel impose, avec les données du dossier. Données manquantes ? Demandez-les avant de décider — une motivation « ne peut pas apprécier » ne tiendra pas.

Posez-vous la question

Si vous motivez un rejet par « sur la base du dossier, nous ne pouvons pas apprécier ceci » : demandez-vous si l'appel impose cette appréciation et si les données demandées (prix, durées, quantités) figurent ou non au dossier. Si oui : faites le calcul, même grossièrement. Si non : demandez des informations complémentaires avant de décider.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →