Autre Chambre francophone

Deux soumissionnaires contestent la même attribution: le Conseil suspend pour le premier et remet le second sine die — comme police d'assurance

Arrêt nr. 243448 · 22 janvier 2019 · VIe kamer

Le même jour où le Conseil suspend l'attribution à VENTURIS sur la demande d'INTERMÉDIANCE & PARTNERS, il traite le référé parallèle d'EURO FIDES contre la même décision — non pas en le déclarant sans objet, mais en le remettant 'sine die' pour qu'EURO FIDES conserve sa propre protection procédurale au cas où la première suspension viendrait à tomber.

Que s'est-il passé ?

L'Intercommunale de Santé Publique du Pays de Charleroi (ISPPC) a attribué un marché de recouvrement de créances à VENTURIS le 26 novembre 2018 — un marché en deux instrumentum: l'un pour le secteur hospitalier, l'autre pour le secteur non hospitalier. Deux soumissionnaires non retenus ont réagi indépendamment: EURO FIDES CREDIT MANAGEMENT a introduit un référé d'extrême urgence le 14 décembre 2018 (rôle A. 226.948/VI-21.377), et INTERMÉDIANCE & PARTNERS a suivi le 17 décembre 2018 (A. 226.962/VI-21.379). Les deux demandes ont été jointes à l'audience du 10 janvier 2019. Le Conseil d'État, présidé par Imre Kovalovszky, a rendu deux arrêts séparés le 22 janvier 2019. L'arrêt n° 243.447 sur la demande d'INTERMÉDIANCE a suspendu l'attribution à VENTURIS pour motivation insuffisante de l'acceptation de la justification de prix. La question pour le présent arrêt, n° 243.448 sur la demande d'EURO FIDES, était: que faire d'un second référé contre la même décision alors que le premier a déjà conduit à une suspension? Le réflexe standard serait: déclarer sans objet — il n'y a plus rien à suspendre. Le Conseil prend une autre voie. Oui, EURO FIDES bénéficie automatiquement de la suspension prononcée dans l'arrêt n° 243.447 — VENTURIS ne peut pas démarrer pour l'instant. Mais — et c'est le point crucial — cette suspension peut être levée. Deux scénarios: (1) INTERMÉDIANCE n'introduit pas de recours en annulation dans les soixante jours légaux après la suspension, ou (2) elle l'introduit mais le perd — pour n'importe quelle raison, au fond ou pour des motifs procéduraux comme l'absence de mémoire ampliatif. Dans les deux cas, la suspension tombe et l'ISPPC peut commencer l'exécution. À ce moment, EURO FIDES ne pourrait plus activer sa propre piste procédurale — elle resterait les mains vides. Pour garantir cette protection juridique sans toutefois faire tourner les procédures en parallèle, le Conseil choisit une troisième voie: l'affaire est remise sine die. Pas rejetée. Pas suspendue. Gelée — prête à se réveiller si l'arrêt 243.447 perd son effet. Résultat pratique: VENTURIS a non pas une mais deux épées de Damoclès au-dessus de la tête, l'ISPPC ne peut pas exécuter tant qu'au moins une des deux procédures est vivante, et EURO FIDES a une police d'assurance au cas où son co-contestataire INTERMÉDIANCE laisserait tomber la balle procédurale. Les dépens ne sont pas tranchés mais réservés — cohérent avec un arrêt sine die.

Pourquoi c'est important ?

Quand plusieurs soumissionnaires contestent la même décision d'attribution, il arrive souvent qu'un référé soit plus rapide ou plus solide que l'autre. Le réflexe standard — déclarer le second référé sans objet parce qu'il n'y a plus rien à suspendre — peut laisser le second soumissionnaire vulnérable. Et si le premier laisse mourir la procédure d'annulation, ou commet une erreur procédurale? L'adjudicateur pourrait encore exécuter. Avec une remise sine die, le Conseil garde l'option de réactiver le second référé. Pour les soumissionnaires, cela veut dire: introduisez votre propre référé, même si vous apprenez qu'un autre soumissionnaire a déjà introduit. Non pas comme doublon mais comme assurance. Pour l'adjudicateur: si vous voulez revoir la décision d'attribution après qu'une suspension est en place, vérifiez que toutes les procédures parallèles sont vraiment closes — une affaire sine die peut être remise au rôle. Pour la partie intervenante — VENTURIS dans ce dossier — c'est une mauvaise nouvelle: une suspension gagnée ne suffit pas; vous êtes pris en otage par au moins deux dossiers jusqu'à ce que les deux soient totalement liquidés. Procéduralement, c'est aussi un rappel que le Conseil raisonne pragmatiquement: la protection juridictionnelle prime sur l'économie procédurale.

La leçon

Si vous prévoyez un référé d'extrême urgence contre une décision d'attribution, et que vous apprenez qu'un autre soumissionnaire non retenu a déjà introduit: introduisez aussi. Ne vous arrêtez pas à 'mon affaire deviendra sans objet'. Le Conseil remettra votre demande sine die — comme police d'assurance au cas où la première demande échouerait procéduralement ou au fond. Celui qui n'introduit pas n'a aucun levier juridique si la première suspension tombe.

Posez-vous la question

Un confrère soumissionnaire a introduit un référé le 14 décembre contre la même décision d'attribution que vous voulez contester. L'audience est fixée au 10 janvier. Avez-vous introduit votre propre référé avant l'audience, ou avez-vous attendu 'pour voir ce qui se passe'? Si vous n'avez pas introduit et que le premier référé réussit: brève célébration, mais aucun filet de sécurité si cette suspension est plus tard levée.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →