Suspension Chambre néerlandophone

Un 'pool de collaborateurs' n'est pas une mise en œuvre valable du critère d'attribution lié à l'expérience du personnel — les références du soumissionnaire relèvent de la sélection, pas de l'attribution

Arrêt nr. 256007 · 10 mars 2023 · XIIe kamer

Le Conseil d'État suspend l'attribution par le CPAS de Tervuren à Compass Group du marché de catering pour la MRS Zoniën parce que le sous-critère d'attribution 'Références' (10/100) mesure les contrats en cours du soumissionnaire — un élément de sélection — et non l'expérience du personnel qui exécutera le marché présent ; l'argument du 'pool de collaborateurs' avancé par Compass vide l'exception légale.

Que s'est-il passé ?

Le CPAS de Tervuren a lancé un marché de préparation de repas pour la MRS Zoniën et le centre de soins de jour De Den. Procédure : négociation simplifiée avec publicité préalable (services sociaux et spécifiques, annexe III de la loi de 2016). Critères d'attribution, sur 100 points : prix (40), qualité (40, en quatre sous-critères de 10 chacun), durabilité (10) et service & continuité (10). Les quatre sous-critères qualitatifs : 'Approche pour parvenir à des repas de qualité' (qualifications du personnel sur site, menus hebdomadaires, valeurs nutritionnelles), 'Repas test' (dégustation par jury), 'Plus-value qualitative' et 'Références'. Le sous-critère 'Références' : 'Le soumissionnaire fournit avec son offre la liste de tous les contrats en cours où il exerce une activité similaire, à savoir l'exploitation d'une cuisine dans une maison de repos, avec le nom et le téléphone d'un contact, la date de début et le nombre de résidents.' La méthode de notation a été explicitée à la suite d'une question de Sodexo : le CPAS a sélectionné 5 sites comparables par soumissionnaire, contacté la personne de référence, noté chaque conversation sur 10 ('exclusivement positif et élogieux' = 9, 'positif, normal, petit mais' = 7, 'négatif sur toute la ligne' = 4, etc.). Compass a obtenu en moyenne 8,2/10, Sodexo 6,4/10. Le 12 janvier 2023 un rapport d'attribution établit : Compass 88,82%, Sodexo 87,15% — Compass gagne de 1,67 point de pourcentage. Le marché est attribué à Compass le 23 janvier 2023. Sodexo introduit une suspension d'extrême urgence. Sodexo soutient : le sous-critère 'Références' mesure l'aptitude générale du soumissionnaire (élément de sélection), et non la valeur intrinsèque de l'offre. La seule exception légale, l'article 81 § 2 alinéa 1er 3° b) de la loi 2016, autorise l'expérience du personnel comme critère d'attribution lorsque la qualité de ce personnel peut influencer significativement le niveau d'exécution — typiquement pour des services intellectuels. Mais cela suppose le personnel qui exécute le présent marché, avec des mécanismes contractuels limitant son remplacement. Ici, rien de tout cela. Compass défend : oui, mais on peut évaluer un 'pool de collaborateurs' dans lequel on 'peut' puiser pour ce marché ; l'expérience peut donc s'apprécier au niveau du groupe. Le CPAS soutient cette position, soulignant que la qualité du catering est essentielle pour une MRS. Le Conseil rejette ce raisonnement. Le critère mesure les références du soumissionnaire lui-même — le libellé du cahier des charges le montre. Le personnel travaillant sur les autres contrats en cours du soumissionnaire ne peut pas, comme Compass l'admet, être déployé sur ce marché. L'argument du 'pool' vide l'exception légale : si on peut simplement renvoyer à 'un groupe dans lequel on pourrait théoriquement puiser', la distinction entre sélection et attribution disparaît. De plus, la qualité du personnel qui exécutera effectivement ce marché est déjà appréciée sous l'autre sous-critère 'Approche'. Le cahier des charges n'impose en outre aucune norme de qualité au personnel lui-même et aucune obligation de consentement en cas de remplacement — deux exigences des travaux préparatoires. Conclusion : 'Références' ne peut être utilisé comme critère d'attribution. Comme ce critère vaut 10% du total et que l'écart entre Compass et Sodexo n'est que de 1,67 point, l'illégalité affecte toute la procédure d'attribution. Suspension prononcée.

Pourquoi c'est important ?

Cet arrêt est particulièrement pratique pour deux raisons. Un : il rappelle que l'ancienne règle — les références relèvent de la sélection, pas de l'attribution — n'a guère été assouplie par la loi 2016. L'exception de l'article 81 § 2 alinéa 1er 3° b) est stricte : l'expérience ne peut être un critère d'attribution que si (a) elle concerne le personnel qui exécute effectivement le présent marché, (b) la qualité de ce personnel influence significativement l'exécution, et (c) des mécanismes contractuels maintiennent le remplacement du personnel sous contrôle du pouvoir adjudicateur. Deux : l'argument du 'pool' — une diffusion de l'exception vers 'quiconque appartient à notre groupe et pourrait théoriquement être disponible' — est explicitement rejeté. Pour les bid managers : si vous voyez dans un cahier des charges un sous-critère d'attribution qui pèse le track record général du soumissionnaire (liste de contrats comparables, comptes rendus d'entretiens avec des clients existants, chiffre d'affaires dans des secteurs comparables), il vaut la peine de le contester formellement — avant, et non après, la décision d'attribution. Pour les pouvoirs adjudicateurs : si la qualité du personnel est vraiment cruciale, rédigez un critère d'attribution qui se concentre sur le personnel concret pour ce marché (CV, qualifications, expérience avec ce type de travail), incluant une clause de remplacement exigeant votre consentement et préservant la qualité. Une liste générale de références d'entreprise n'est pas une voie valable — même pas avec un raisonnement de 'pool'. La jurisprudence Labonorm est ici également confirmée : le fait qu'un soumissionnaire n'ait pas contesté préalablement le cahier des charges ne le prive pas du droit de soulever l'illégalité au stade de la décision d'attribution.

La leçon

Pour un marché de services où la 'qualité' est importante et où le pouvoir adjudicateur utilise des critères d'attribution liés au personnel, vérifiez toujours que le cahier des charges remplit les trois exigences cumulatives de l'article 81 § 2 3° b). Un : le cahier demande-t-il les CV et qualifications du personnel concret qui exécutera ce marché (et non une liste de références d'entreprise ou un 'pool de collaborateurs') ? Deux : le pouvoir adjudicateur motive-t-il pourquoi la qualité du personnel a une influence significative sur l'exécution ? Trois : le cahier prévoit-il une clause de remplacement empêchant la substitution libre du personnel désigné sans le consentement du pouvoir adjudicateur, et exigeant que le remplaçant soit de qualité équivalente ? Si l'un de ces trois éléments manque, le critère est vulnérable à une suspension.

Posez-vous la question

Pour chaque sous-critère d'attribution lié au personnel ou à l'expérience dans un cahier des charges que vous analysez : le pouvoir adjudicateur a-t-il demandé les CV des personnes concrètes qui exécuteront le marché ? Ces personnes sont-elles contractuellement engagées — remplaçables uniquement avec le consentement du pouvoir adjudicateur ? L'approche / le personnel pour ce marché est-il déjà évalué ailleurs dans le cahier des charges (dans un autre sous-critère), faisant du critère 'références' soit un double comptage soit un critère de sélection déguisé ? Et n'oubliez pas : un soumissionnaire qui n'a pas contesté préalablement le cahier des charges peut quand même, en vertu de la jurisprudence Labonorm, soulever l'illégalité d'une clause au stade de la décision d'attribution.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →