Annulation Chambre francophone

Statuts approuvés le 16 mai, délégation signée le 15 mai: le Port de Namur a attribué un jour trop tôt et a perdu sa concession

Arrêt nr. 259911 · 29 mai 2024 · VIe kamer

Le Conseil d'État annule l'attribution d'une concession domaniale parce que l'organe attributaire — le 'bureau exécutif' — n'existait pas encore formellement dans les statuts à la date de la délégation.

Que s'est-il passé ?

Le Port autonome de Namur (PAN) a lancé une concession domaniale pour la plateforme bimodale dans la zone portuaire d'Auvelais. Deux candidats se présentent: Euro-Services (concessionnaire depuis 2013) et Ecodream. Le 3 avril 2019, le conseil d'administration attribue la concession à Ecodream. Après mise en demeure d'Euro-Services, ce même conseil retire sa décision le 15 mai 2019 et délègue — 'en vue d'une décision rapide au regard de l'expiration du contrat actuel le 30 juin 2019' — la réattribution au 'bureau exécutif'. Ce bureau attribue à nouveau la concession à Ecodream le 28 mai 2019. Euro-Services saisit le Conseil d'État avec une question centrale: le bureau exécutif pouvait-il seulement prendre cette décision? Les faits sont décisifs. Le décret du 29 mars 2018 imposait au PAN d'adapter ses statuts: un seul vice-président désormais, et introduction de la notion de 'bureau exécutif'. Le conseil d'administration avait déjà approuvé ces modifications le 11 juillet 2018 et les avait soumises au Gouvernement wallon, qui les a approuvées le 16 mai 2019 — soit un jour après la délégation du 15 mai. Mais l'arrêté d'approbation n'a été publié au Moniteur belge que le 24 octobre 2019. Le Conseil d'État retient ce moment comme décisif: avant la publication, les nouveaux statuts n'étaient pas opposables aux tiers, et les anciens statuts (version du 27 mai 2009) restaient en vigueur. Dans cette ancienne version, le 'bureau exécutif' n'existait pas. Il n'y avait qu'un 'bureau' (président, deux vice-présidents, secrétaire) auquel les statuts n'attribuaient aucune compétence. De plus, l'article 15 des anciens statuts disposait explicitement que le conseil d'administration accorde les concessions. Le PAN se défend sur deux terrains. Un: le nouvel article 12 agirait rétroactivement. Deux: les anciens statuts permettaient — à leur article 14, alinéa 2 — la délégation de 'certains pouvoirs à l'un ou plusieurs de ses membres'. Les deux arguments sont rejetés. Le Conseil d'État juge que l'article 14, alinéa 2, n'autorise la délégation qu'à des membres individuels — et non à un organe collégial — et que ces membres doivent en outre être expressément désignés comme délégataires individuels. La délégation du 15 mai 2019 était donc irrégulière, et l'attribution du 28 mai 2019 l'est également. Le premier moyen est fondé. La décision est annulée.

Pourquoi c'est important ?

Les pouvoirs adjudicateurs travaillent souvent avec des délégations internes complexes: comités de direction, bureaux permanents, conseils restreints. Chaque fois qu'une contrainte de temps apparaît — par exemple parce qu'un contrat en cours expire — le réflexe est de prendre la voie rapide. Mais si les statuts ne prévoient pas expressément cette délégation, ou si une modification statutaire n'a pas encore été publiée, vous risquez de voir toute votre attribution annulée pour un vice purement formel de compétence. Pour les soumissionnaires, cela signifie aussi qu'il vaut la peine de vérifier par quel organe la décision d'attribution a effectivement été prise, et si cet organe avait bien le pouvoir selon les statuts alors en vigueur.

La leçon

Comme pouvoir adjudicateur: avant toute attribution, vérifiez que l'organe décisionnel dispose bien de cette compétence dans les statuts juridiquement en vigueur ce jour-là. Pour les modifications statutaires, ce qui compte n'est pas la date d'approbation mais la date de publication au Moniteur belge. Comme soumissionnaire: regardez qui a signé la décision d'attribution et comparez avec les statuts du pouvoir adjudicateur. Une délégation à un 'organe collégial' via une clause qui n'autorise que la délégation à des 'membres individuels' n'est pas une délégation valable.

Posez-vous la question

Regardez qui a signé la décision d'attribution: est-ce le conseil d'administration lui-même, ou un organe dérivé (bureau, comité de direction, délégation)? Si c'est un organe dérivé: existe-t-il un texte statutaire ou réglementaire public d'où cette compétence découle expressément? Et ce texte est-il antérieur à la décision de délégation?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →