Rejet Chambre francophone

Un tirage au sort n'est pas une décision d'attribution : sans approbation formelle par lettre recommandée, il n'y a encore rien à contester

Arrêt nr. 260832 · 27 septembre 2024 · VIe kamer

Le Conseil d'État déclare irrecevable une demande de suspension d'extrême urgence contre un tirage au sort pour des concessions sur le domaine militaire d'Eben-Emael, parce que le cahier des charges prévoit expressément que l'attribution ne devient définitive qu'après approbation formelle par l'autorité compétente et notification par lettre recommandée — formalités qui n'étaient pas encore accomplies en l'espèce.

Que s'est-il passé ?

Sur le domaine militaire du fort d'Eben-Emael, la Défense octroie depuis 1955 des concessions pour le fauchage, la récolte de foin et la culture de plusieurs parcelles à des agriculteurs. L'un des requérants, A.R., avait hérité cette concession de sa grand-mère et de son père — une tradition de près de 70 ans. En mars 2024, la Défense a lancé une nouvelle procédure pour quatre lots, et lors du tirage au sort du 28 mars 2024, l'un des lots est allé à une société qui, selon A.R., avait en réalité déposé deux offres depuis le même siège social — ce qui n'était pas permis selon l'article 6 du cahier des charges ('une offre au maximum par siège social'). Le tribunal de première instance de Liège a suivi A.R. et a, le 18 avril 2024, ordonné à l'État belge de suspendre la notification du tirage pour le lot 2, dans l'attente d'un nouveau contrôle de régularité. Plutôt que de réexaminer uniquement le lot 2, la Défense a redémarré toute la procédure pour les lots 1, 2 et 3 — avec un cahier des charges modifié dans lequel la clause litigieuse avait été remplacée par une formulation plus large autorisant plusieurs sociétés ayant le même prête-nom physique. Les nouvelles offres ont été déposées le 22 août 2024, et un nouveau tirage au sort a eu lieu le 29 août. Le 13 septembre, les requérants ont reçu — sur demande — des procès-verbaux anonymisés de ce tirage. Dans les dix jours — le 23 septembre 2024 — A.R. et J.Z. ont introduit une demande de suspension en extrême urgence contre 'la décision du 29 août 2024 relative à la concession […] attribuant les lots 1, 2 et 3'. Deux autres agriculteurs (H.M. et O.L., gagnants du tirage pour d'autres lots) sont intervenus. Et là, l'affaire s'est immédiatement heurtée à une question procédurale : existe-t-il en fait un acte attaquable ? La Défense et les Finances ont soutenu que non. Selon l'article 5 du cahier des charges, l'attribution ne devient définitive 'qu'après approbation par le Chef de la Division Infrastructure […] ou son délégué, notifiée par lettre recommandée dans les 14 jours'. L'article 10 ajoute que le Receveur 'se réserve la faculté de ne pas adjuger définitivement si les offres présentées lui paraissent insuffisantes ou pour tout autre motif qu'il lui appartient d'apprécier'. Pas de lettre recommandée — pas d'attribution définitive — pas d'acte juridique créateur de droits. Le tirage au sort et les procès-verbaux du 29 août 2024 n'étaient donc qu'une étape intermédiaire. La copie anonymisée que le conseil avait obtenue le 13 septembre 2024 l'était d'ailleurs sur la base de la loi relative à la publicité de l'administration — ce qui est essentiellement autre chose qu'une notification formelle d'une décision d'attribution. Le Conseil d'État a suivi ce raisonnement intégralement et a rejeté la demande d'extrême urgence comme irrecevable. Les interventions ont été acceptées, mais l'affaire elle-même n'a pas tenu parce qu'il n'y avait encore rien à contester.

Pourquoi c'est important ?

En matière d'extrême urgence, le timing est tout. Trop tôt = pas d'acte attaquable, trop tard = délai de standstill expiré ou décision déjà exécutée. Cet arrêt illustre qu'une étape intermédiaire dans la procédure d'attribution (tirage au sort, classement provisoire, lettre d'intention) n'est pas une décision d'attribution tant que le cahier des charges prévoit expressément qu'une confirmation formelle ultérieure est requise. Pour les soumissionnaires, cela signifie : lisez attentivement le cahier des charges pour savoir à quel moment la décision attaquable est prise — souvent ce n'est qu'à la lettre recommandée, pas lors d'un tirage ou d'une communication provisoire. Pour les pouvoirs adjudicateurs, cela signifie que les formalités du cahier des charges (notification par recommandé, approbation par un organe spécifique) déterminent effectivement la réalité juridique — ce qui est à la fois une ligne de défense et une obligation.

La leçon

Avant d'introduire une demande d'extrême urgence : cherchez dans le cahier des charges l'article qui détermine quand l'attribution devient 'définitive' et quelle formalité (typiquement : lettre recommandée d'un fonctionnaire spécifiquement désigné) est requise. Un tirage au sort, un classement provisoire ou un PV anonymisé sur demande constitue rarement une décision d'attribution attaquable. Attendez le bon moment — sinon vous perdez votre demande pour irrecevabilité, avec dépens.

Posez-vous la question

Le cahier des charges que vous avez reçu contient-il un article qui distingue la phase d'attribution 'définitive' des étapes antérieures (tirage, proposition d'attribution, intention) ? Avez-vous reçu une notification formelle par lettre recommandée, ou bâtissez-vous votre demande sur un PV que vous avez vous-même demandé ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →