Annulation Chambre francophone

Un marché de faible montant ? Alors votre estimation doit être couchée sur papier avant le lancement — sans quoi l'attribution s'effondre comme un château de cartes

Arrêt nr. 263217 · 7 mai 2025 · VIe kamer

Bpost a attribué sans publicité un marché de bonnets à lampe led en qualifiant celui-ci de 'marché de faible montant', mais n'a pu produire aucune estimation préalable dans le dossier administratif — le Conseil d'État annule définitivement l'attribution par la procédure accélérée.

Que s'est-il passé ?

Le 5 septembre 2024, Bpost — société de droit public relevant du régime des secteurs spéciaux — attribue un marché de 'fournitures de bonnets avec lampe led' à la société Veys Bedrijfskleding BV. Sans publicité, sans consultation, sans mise en concurrence. Le fondement juridique invoqué : il s'agirait d'un 'marché de faible montant' sous le seuil de 30.000 euros HTVA de l'article 162 de la loi du 17 juin 2016 relative aux marchés publics. Ce régime permet à un adjudicateur de contracter pratiquement sans formalités — par facture acceptée, même. Un problème : T-REX SAFETY, une SRL bruxelloise spécialisée, avait déjà soumissionné à un marché Bpost similaire (référence 2023-9-022). Elle découvre maintenant que Bpost a attribué un type identique de fourniture par voie d'accord privé. Le 13 décembre 2024, la société saisit le Conseil d'État : Bpost aurait détourné la procédure de faible montant pour écarter artificiellement la concurrence. Par arrêt n° 261.778 du 17 décembre 2024, la VIe chambre suspend l'attribution. Le premier moyen — violation notamment des articles 16 et 162 de la loi marchés publics et de l'article 7 de l'arrêté royal du 18 juin 2017 relatif aux secteurs spéciaux — est jugé sérieux. L'article 16 impose à tout adjudicateur une obligation : le montant du marché 'doit être estimé'. L'article 7, §3 de l'arrêté royal interdit expressément un choix de méthode d'estimation 'avec l'intention de soustraire le marché aux règles de publicité'. Qui veut invoquer l'exception de faible montant doit donc pouvoir démontrer au moins une chose : qu'une méthode d'estimation a été fixée et appliquée en amont, identifiable dans les pièces de la procédure. Bpost échoue à ce test. Dans sa note d'observations (point 70), elle se réfère à des considérations qui autoriseraient selon elle à retenir une valeur inférieure à 30.000 euros HTVA. Mais ces considérations n'apparaissent que dans la procédure devant le Conseil d'État — non dans le dossier administratif, qui est la preuve même de ce que l'adjudicateur avait en tête au moment de l'attribution. 'Aucune trace d'une estimation de la valeur du marché concerné, préalable au lancement de celui-ci, ne peut être décelée', résume le Conseil. Bpost s'abstient ensuite d'introduire une demande de poursuite de la procédure dans les trente jours suivant la notification de l'arrêt de suspension. Le 27 janvier 2025, l'auditeur met en œuvre la procédure accélérée de l'article 11/2 du règlement général de procédure — la voie qui, via l'article 17, §6 des lois coordonnées sur le Conseil d'État, permet d'annuler en peu de temps une décision suspendue. Bpost tente début février 2025 de déposer encore un mémoire en réponse, mais celui-ci arrive hors délai et est écarté des débats. Le 7 mai 2025, la VIe chambre — présidente f.f. Florence Piret, greffier Vincent Durieux — prononce le verdict : la décision d'attribution du 5 septembre 2024 est annulée. Bpost supporte les dépens, dont une indemnité de procédure de 770 euros (non majorée, l'article 11/2 excluant la majoration de 20%).

Pourquoi c'est important ?

Les 'marchés de faible montant' (sous 30.000 euros HTVA) paraissent administrativement légers : pas de publicité, pas de procédure formelle, juste une facture. C'est aussi là que réside le risque. Cet arrêt trace la limite à laquelle l'adjudicateur qui s'allège trop se fait rattraper : même sous ce régime sans formalités, l'obligation d'estimation de l'article 16 n'est pas optionnelle. Qui ne peut produire d'estimation dans le dossier n'a pas de dossier. Et sans dossier, aucune justification de l'attribution n'est possible en cas de contestation — même si le marché se situait effectivement sous le seuil. Pour les bid managers : c'est une brèche dans la cuirasse de l'adjudicateur que vous pouvez exploiter. Si vous voyez un marché attribué à un concurrent sous le régime de faible montant alors que vous étiez précédemment consulté pour des marchés similaires, un simple examen du dossier administratif peut suffire : une méthode d'estimation a-t-elle été fixée avant l'attribution ? À défaut, l'attribution est attaquable par suspension d'extrême urgence. Pour les adjudicateurs — particulièrement dans les secteurs spéciaux comme la poste, l'eau, l'énergie — le message est encore plus net : la note interne où vous justifiez qu'un marché reste sous 30.000 euros n'est pas une formalité. Elle est la preuve même que vous n'avez pas choisi de contourner la concurrence.

La leçon

Si vous souhaitez lancer un marché sous le régime 'de faible montant' (<30.000 euros HTVA), veillez à ce que trois éléments figurent dans le dossier administratif avant l'attribution : (1) la méthode d'estimation retenue, (2) les chiffres auxquels vous l'avez appliquée, (3) une courte justification de pourquoi le résultat reste sous le seuil. L'expliquer après coup devant le Conseil d'État ne suffit pas — l'estimation doit exister au moment de l'attribution, non dans vos seules écritures ultérieures.

Posez-vous la question

Si votre organisation attribue un marché de gré à gré comme 'de faible montant' : existe-t-il au dossier un document, daté avant l'attribution, qui motive expressément l'estimation ? Si la seule pièce probante est la facture finale ou le bon de commande — sans fondement de la méthode d'estimation choisie — alors le marché est juridiquement vulnérable à toute contestation.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →