Rejet Chambre francophone

Un tableur interne non signé comme seule preuve d'un risque de faillite : vous n'obtiendrez pas de suspension avec ça

Arrêt nr. 263852 · 1 juillet 2025 · VIe kamer

Le Conseil d'État rejette la demande de suspension de Lime contre l'attribution des licences bruxelloises parce que la menace alléguée pour sa viabilité économique repose sur une seule pièce confidentielle non signée, et parce que Lime a elle-même aggravé son préjudice en étendant fortement sa flotte après avoir été prévenue de l'expiration de sa licence.

Que s'est-il passé ?

Bruxelles a lancé en septembre 2023 un appel à candidatures pour des licences de cyclopartage en flotte libre : deux licences de trottinettes, trois pour vélos partagés, deux pour scooters et deux pour vélos-cargos. Le 22 décembre 2023, les lauréats ont été annoncés : Bolt et Dott ont chacun reçu une licence trottinettes (ensemble 8.000 engins), et Bolt, Dott et Voi ont chacun reçu une licence vélo (3 × 2.500 vélos). Lime Network — présente sur le marché bruxellois depuis 2019 sous une licence plus ancienne — n'a pas été retenue, ni pour les trottinettes ni pour les vélos. Le 20 février 2024, Lime a introduit un recours en annulation contre la licence attribuée à Voi. Ce n'est que le 4 avril 2025 — plus d'un an plus tard — qu'a suivi la demande de suspension, couplée à une demande de mesures provisoires. Lime soutenait qu'un arrêt de ses activités bruxelloises menacerait sa viabilité économique : Bruxelles représente 60 % de son activité belge, son alternative Anvers ne serait pas rentable, les coûts de démantèlement et de stockage des batteries lithium atteindraient 180.000 euros (plus que la marge brute de 2023), et la faillite menace. La preuve de toutes ces affirmations reposait exclusivement sur la pièce 44 du dossier — un document interne déposé à titre confidentiel. Voi Technology Belgium, bénéficiaire, a demandé à intervenir le 7 mai 2025. Le Conseil démantèle les deux volets. D'abord l'intervention : Voi avait été informée par lettre recommandée le 4 mars 2024 du recours en annulation et du délai de 60 jours, qui expirait le 3 mai 2024. L'intervention déposée le 7 mai 2025 est irrecevable ratione temporis — même introduite dans la procédure de suspension, car celle-ci est accessoire à l'annulation. Ensuite l'urgence : Lime s'appuie exclusivement sur la pièce 44, non signée, sans attestation d'un professionnel de la comptabilité, sans renvoi à des comptes annuels, factures ou devis. Le Conseil ne peut vérifier l'exactitude des charges ni la plausibilité des évolutions annoncées. En outre, le Conseil calcule qu'une part importante des coûts de démantèlement invoqués résulte de l'expansion massive de la flotte de vélos de Lime en 2024 — à un moment où, grâce à l'ordonnance de référé du 31 janvier 2024, Lime savait que sa licence expirerait le 2 juillet 2025. Le Conseil ne le lui reproche pas, mais constate qu'une partie du préjudice allégué découle du risque qu'elle a choisi de prendre, non de l'acte attaqué. Suspension et mesures provisoires sont rejetées ; l'intervention aussi. Voi supporte 150 euros de droits de rôle.

Pourquoi c'est important ?

Un recours en suspension dépend entièrement de la condition d'urgence. Cet arrêt illustre avec netteté le seuil qu'il faut franchir. Un bon récit sur les conséquences financières ne suffit pas — il faut des preuves vérifiables, datées et signées, de préférence attestées par un comptable qui engage sa responsabilité professionnelle. Un tableur interne ou une projection, aussi détaillés soient-ils, ne passent pas l'épreuve si la partie adverse ne peut pas les contrôler. L'arrêt est aussi un avertissement sur les interventions : le délai court à compter de la notification du recours en annulation, pas de la demande de suspension ultérieure. Et enfin : vous ne pouvez pas imputer à l'acte attaqué un préjudice que vous avez vous-même amplifié en continuant à investir après un avertissement clair.

La leçon

Si vous préparez une suspension, ne traitez pas l'urgence comme un accessoire. Dès la requête en annulation, rassemblez : comptes annuels audités, projections signées par un expert-comptable externe, factures, devis, preuves concrètes d'engagements contractuels. Ne déposez jamais un document interne isolé comme seule preuve, surtout à titre confidentiel — vous privez la partie adverse de contradiction et le Conseil de toute possibilité de vérification. Et soyez prudent avec les investissements que vous faites après des signaux indiquant que votre position pourrait cesser — ces décisions peuvent vous être opposées dans l'imputation du préjudice.

Posez-vous la question

Si vous préparez une suspension et que votre urgence repose sur la 'viabilité économique' ou le 'risque de faillite' : disposez-vous de documents financiers signés, datés, attestés par un professionnel externe ? Ou vous appuyez-vous sur un tableau interne que vous avez vous-même établi ? Dans le second cas : vous ne passerez probablement pas le seuil.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →