Suspension Chambre néerlandophone

Mettre dix sur dix à tout le monde, ce n'est pas une évaluation — et l'aménagement de courts de tennis relève de la sous-catégorie G4, pas de la G

Arrêt nr. 240866 · 1 mars 2018 · XIIe kamer

Le Conseil d'État suspend l'attribution à Sportsbuild d'un marché pour l'aménagement de deux courts de tennis en brique pilée à Herzele, parce que la commune a de facto neutralisé deux de ses trois critères d'attribution en accordant à chaque soumissionnaire le score maximal, et parce que le marché relevait de la sous-catégorie G4 — ce qui rendait nécessaire un agrément que le gagnant ne possédait pas.

Que s'est-il passé ?

Le 20 décembre 2017 le conseil communal d'Herzele a décidé de lancer une procédure négociée sans publicité pour l'aménagement de deux courts de tennis en brique pilée, dans le prolongement de courts existants — y compris la démolition d'un terrain de beach-volley et d'un terrain de pétanque. Estimation : 70.247,93 € HTVA (85.000 € TVAC). Le choix de la procédure était motivé par l'article 42 § 1, 1° a de la loi de 2016 (seuil de 135.000 € HTVA non atteint). Le cahier spécial 2017/023 indiquait expressément qu'aucun agrément d'entrepreneur n'était requis et utilisait trois critères d'attribution (prix, valeur technique, délai d'exécution). Quatre entreprises ont été invitées. Trois offres ont été déposées : NV Scheerlinck Sport, NV Lesuco et l'entreprise individuelle « Sportsbuild ». Le rapport d'attribution du 8 janvier 2018 a sélectionné les trois soumissionnaires et déclaré les trois offres régulières. Sur les trois critères d'attribution s'est alors produit un fait remarquable : pour le prix la règle de trois a été correctement appliquée, mais pour les deux autres critères chaque soumissionnaire a reçu le score maximal. La motivation était invariablement « Exécution technique correcte » et « Délai d'exécution permettant de réaliser les travaux pour le 6 avril 2018 ». Le 10 janvier 2018 le collège a attribué le marché à Sportsbuild pour 70.897,53 € TVAC (58.593 € HTVA). Scheerlinck Sport a soulevé deux moyens, tous deux jugés sérieux : **Premier moyen : critères d'attribution neutralisés.** Pour la « valeur technique » et le « délai d'exécution » aucune appréciation substantielle n'avait eu lieu. En donnant à tous le score maximal, seul le prix devenait en réalité déterminant. De plus la méthode d'évaluation pour ces deux critères n'avait pas été fixée avant l'ouverture — le cahier spécial ne mentionnait nulle part que « travaux exécutables pour le 6 avril 2018 » était l'étalon. La commune se défendait post factum : tous les soumissionnaires respectaient le 6 avril (date de disponibilité nécessaire pour le club de tennis), donc « une motivation supplémentaire n'était pas nécessaire ». Pour la valeur technique : toutes les firmes avaient rempli le métré et l'ingénieur en chef avait confirmé que l'exécution serait correcte. Le Conseil d'État estime que constater qu'une offre présente une « exécution technique correcte » et respecte le délai relève de l'examen de régularité — non de l'appréciation au regard des critères d'attribution. Une évaluation au regard des critères suppose une comparaison effective, avec forces et faiblesses de chaque offre. « Rien de tel ne paraît avoir eu lieu en l'espèce. » La motivation post factum est écartée. En outre : en vertu du principe patere legem, un pouvoir adjudicateur ne peut neutraliser purement et simplement deux critères d'attribution — s'il voulait n'utiliser que le prix, il aurait dû l'écrire dans le cahier spécial. La méthode d'évaluation n'était pas non plus fixée avant l'ouverture — le Conseil cite l'arrêt CJUE du 14 juillet 2016, C-6/15 (TNS Dimarso) et l'arrêt CE n° 239.937 du 23 novembre 2017. **Deuxième moyen : mauvaise catégorie d'agrément.** La commune avait classé les travaux dans la catégorie G « Entreprises générales de terrassements » (seuil 75.000 €, non atteint, donc aucun agrément requis). Mais les travaux consistaient pour l'essentiel à aménager des courts de tennis en brique pilée — non en travaux de terrassement complexes modifiant le relief. L'arrêté ministériel du 27/09/1991 définit expressément la sous-catégorie G4 « Revêtements spéciaux pour terrains de sport » comme « les couches de protection et de revêtement pour terrains de sport, notamment en gazon artificiel ou en poudre de brique, l'aménagement de terrains de tennis et de pistes d'athlétisme ». Un court de tennis en brique pilée relève donc prima facie de la G4. Pour les sous-catégories le seuil n'est pas de 75.000 € mais de 50.000 € (art. 2 AR du 26/09/1991). L'estimation (70.247,93 €) et même le montant de l'attribution (58.593 €) dépassent ce seuil. L'agrément était donc bel et bien requis, et la base de données du SPF Économie montrait que Sportsbuild ne disposait d'aucun agrément. Le pouvoir adjudicateur devait le vérifier — rien de tel n'apparaît au dossier. Deux moyens sérieux. Suspension accordée.

Pourquoi c'est important ?

Deux erreurs convergent dans ce dossier et se renforcent. L'une porte sur l'évaluation, l'autre sur la qualification — mais toutes deux ont le même effet : tout le processus décisionnel n'a en réalité jamais eu lieu comme la loi l'exige. Quant aux critères d'attribution : pour les marchés plus modestes — surtout les procédures négociées sans publicité — la tentation existe de garder l'évaluation « pratique ». Le prix est mesurable, on y répartit donc correctement les points. Pour les autres critères, tous les soumissionnaires reçoivent le score maximal : « tout le monde est techniquement en ordre, donc 30/30 pour tous ». Cela paraît raisonnable, mais juridiquement c'est une attribution sur le prix seul — alors que le cahier spécial annonçait deux autres critères. Pour les concurrents cela signifie : un pouvoir adjudicateur qui « met dix sur dix à tout le monde » sur des critères de qualité vous offre un moyen de suspension quasi certain. Demandez le rapport d'attribution et vérifiez la motivation par soumissionnaire et par critère. La seconde erreur — la catégorie d'agrément — est un piège classique pour les petits pouvoirs publics qui passent eux-mêmes leurs marchés. Le seuil diffère selon que les travaux relèvent d'une catégorie principale ou d'une sous-catégorie : 75.000 € pour les catégories, 50.000 € pour les sous-catégories. Courts de tennis, terrains de football, pistes d'athlétisme relèvent de la sous-catégorie G4. Même avec une estimation inférieure à 75.000 €, l'agrément est donc déjà requis pour ces travaux dès que la valeur dépasse 50.000 €. Pièges comparables pour aménagements paysagers (G3), marquages routiers (C3), revêtements de sol (D29) — toujours un seuil de 50.000 €. Pour les utilisateurs de TenderWolf cela joue dans les deux sens. Les pouvoirs adjudicateurs doivent, pour chaque marché de travaux, motiver expressément dans quelle catégorie ou sous-catégorie les travaux se rangent et appliquer le bon seuil — pas seulement regarder l'estimation. Les entrepreneurs qui concourent à de petits marchés peuvent vérifier facilement l'agrément de leurs concurrents dans la base de données du SPF Économie ; si un adversaire titulaire ne possède pas l'agrément requis, c'est dans bien des cas un motif de suspension.

La leçon

Pour chaque rapport d'attribution : pour chaque critère d'attribution figurant à votre cahier spécial, motivez par soumissionnaire ce que son offre apporte concrètement et comment elle se situe par rapport aux autres — forces et faiblesses. Ne donnez jamais à tous les soumissionnaires le score maximal sur un critère de qualité avec une motivation creuse d'une ligne. Vous voulez en réalité n'attribuer que sur le prix ? Adaptez votre cahier spécial et faites du prix le seul critère. En outre : fixez la méthode d'évaluation (quelles prestations donnent combien de points) avant l'ouverture des offres. Et pour les marchés de travaux : classez les travaux dans la catégorie ou sous-catégorie d'agrément correcte, et appliquez le bon seuil (75.000 € pour les catégories, 50.000 € pour les sous-catégories). Pour les courts de tennis, pistes d'athlétisme et revêtements de terrains sportifs : sous-catégorie G4, seuil 50.000 €.

Posez-vous la question

Vous perdez un marché de travaux de moins de 100.000 € sur la base d'un rapport d'attribution dans lequel les trois soumissionnaires reçoivent le score maximal sur les critères non liés au prix, avec une motivation d'une ligne identique pour tous (« Exécution correcte », « Délai tenable »). Avez-vous un moyen de suspension ? Oui : aucune appréciation comparative au regard des critères d'attribution n'a été menée — le pouvoir adjudicateur a de facto neutralisé les critères. Question bonus : le gagnant est-il agréé ? Vérifiez la base de données du SPF Économie et examinez si les travaux (courts de tennis, pistes d'athlétisme, terrains de football, gazon artificiel) relèvent de la sous-catégorie G4. Seuil applicable : 50.000 €, et non 75.000 €.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →