Rejet Chambre francophone

Une référence de 3,2 millions d'euros pour un parc commercial ne vaut pas comme 'chantier sur un cours d'eau' lorsque seuls 299.000 euros ont effectivement été exécutés sur le ruisseau

Arrêt nr. 243855 · 28 février 2019 · VIe kamer

T.R.B.A. dépose des références de 3,2 millions d'euros (Estaimpuis) et 817.000 euros (Braine-le-Comte) pour un critère de sélection exigeant '2 chantiers de 600.000 euros sur des cours d'eau non navigables', mais le Conseil d'État lit le critère comme 'des chantiers ayant principalement pour objet des travaux sur des cours d'eau' – et le dossier d'Estaimpuis (un parc commercial où seuls 299.318 euros ont effectivement été exécutés sur l'Esperlion) ne franchit pas la barre.

Que s'est-il passé ?

La Région wallonne lance un marché pour des 'Travaux d'amélioration sur un cours d'eau non navigable de 1ère catégorie: réalisation d'une zone de rétention sur la Trouille à Harmignies' – construction d'une digue avec une âme en palplanches, installation d'un système de gestion par clapet automatique automatisé et informatisé, pose d'enrochements et consolidation des berges. Procédure ouverte avec critères d'attribution: coût d'investissement (40 points), valeur technique (30), délai de réalisation (15) et impacts environnementaux (15). Sur la capacité technique, le cahier des charges exige 'la preuve de l'accomplissement de 2 chantiers d'un montant de 600.000,00 € HTVA sur des cours d'eau non navigables, durant les 5 dernières années', avec comme niveau d'exigence que les pièces précisent montants, lieux et époques d'exécution et soient appuyées d'un certificat authentifié de bonne exécution. Le 26 septembre 2018, deux offres déposées: SPRL E.T.H. et T.R.B.A. T.R.B.A. fournit deux références: (1) Estaimpuis, Parc Commercial – Terrassement et aménagement des abords (chantier 14853-15757, 2014-2016, montant total 3.194.618,38 € HTVA, maître de l'ouvrage SA PCE); (2) Braine-le-Comte, réalisation d'un bassin d'orage et de 3 zones inondables Martel/Feluy/Houssière (chantier 11455, 2012-2013, montant total 817.652,87 € HTVA, administration communale). Le 8 octobre 2018, la Région wallonne demande des précisions. Pour Estaimpuis: l'attestation jointe ne mentionne qu'un 'curage de cours d'eau' pour 387.199,46 €. Pour Braine-le-Comte: le justificatif mentionne 495.903,17 € HTVA – sous le seuil. T.R.B.A. répond le 17 octobre 2018: les deux chantiers ont été réalisés sur un cours d'eau non navigable (Esperlion à Estaimpuis, Brainette à Braine-le-Comte); les attestations ne couvrent que les travaux exclusivement dédiés à la catégorie B; le présent chantier de la Trouille comprend lui-même 385.000 € de fournitures et 69.801,31 € de travaux ne relevant pas spécifiquement de B/B1. Pour Braine-le-Comte: le montant final est 838.119,91 € (état d'avancement final approuvé par le maître d'œuvre); les 495.903,17 € ne portent que sur les travaux catégorie B. Pour Estaimpuis: le total est très largement supérieur à 600.000 € et la zone est traversée par l'Esperlion. Le 28 novembre 2018, la Région wallonne décide de NE PAS sélectionner T.R.B.A. et d'attribuer le marché à la SPRL T.E.H. Motivation: pour Braine-le-Comte, les plans et l'état d'avancement n° 16 montrent effectivement des travaux sur la Brainette pour un montant supérieur à 600.000 € – CHANTIER ACCEPTÉ. Pour Estaimpuis cependant, l'état d'avancement n° 30 (le plus complet) et la facture 18.05.029 SA GSD INVESTS montrent que la zone 'ZONE B – MODIFICATION RUISSEAU – OUVRAGE AMONT + GABIONS' sur l'Esperlion totalise 298.665,12 € HTVA, plus PC02 +3.133,76 € et PC03 -2.480,40 €. Total référence cours d'eau: 299.318,48 € HTVA – sous le seuil de 600.000 €. De plus, l'attestation est datée du 23 novembre 2016 pour 387.199,46 €, alors que l'état n° 30 date du 7 décembre 2017: l'attestation a donc été établie avant la fin du chantier et pour un montant supérieur à ce que montre l'état n° 30 – CHANTIER REFUSÉ. La Région wallonne reproche à T.R.B.A. de confondre les 'marchés dont l'objet est spécifiquement en lien direct avec un cours d'eau non navigable, pour lequel tous les postes sont indissociables de cet objet' et les 'marchés de travaux dont l'objet principal ne concerne nullement un cours d'eau non navigable sur lequel des travaux peuvent être réalisés en tant que travaux connexes dissociables'. T.R.B.A. introduit un référé d'extrême urgence avec deux moyens. Premier moyen: le critère ne dit pas 'EXCLUSIVEMENT' sur cours d'eau, et la Région wallonne ajoute une condition supplémentaire après l'ouverture des offres ('spécifiquement en lien direct'). Le présent chantier de la Trouille montre lui-même que seuls 32% du marché sont 'directement en contact avec l'eau' – sur 702.163,43 € HTVA, seuls 227.330,70 € en contact réel (T.R.B.A. compte par exemple la fabrication d'un clapet hydraulique poste 32 à 90% hors 'contact' et seulement 10% mise en œuvre comme 'contact'). Deuxième moyen: le critère est disproportionné (art. 71 de la loi du 17 juin 2016) car (1) les travaux réellement en contact avec l'eau sont limités à 32%, (2) T.R.B.A. dispose d'une agréation en catégorie B classe 4 (voire classe 7, jusqu'à 5.330.000 €), ce qui atteste déjà sa capacité, et (3) exclure les cours d'eau NAVIGABLES est illogique, car les travaux sur cours d'eau navigables présentent des contraintes techniques plus lourdes. T.R.B.A. dispose d'une attestation pour des travaux sur l'Escaut à 7536 Vaulx (2015-2016, montant 1.148.242,74 €). Le Conseil d'État (président faisant fonction David DE ROY) ne suit pas T.R.B.A. Sur le premier moyen: le critère doit raisonnablement s'interpréter comme exigeant 'des chantiers ayant principalement pour objet des travaux sur des cours d'eau non navigables', même si certains postes peuvent être dissociables ou sans contact direct avec l'eau. Pour Braine-le-Comte c'était le cas (au-dessus de 600.000 €), pour Estaimpuis ce ne l'était pas (seulement 299.318 €). Pas de dénaturation, pas d'ajout de condition. Sur le second moyen: le calcul de 32% de T.R.B.A. est particulièrement restrictif (le poste clapet 32 le rend visible – 90% fabrication usine comme 'sans contact'). À la lecture du métré estimatif, les postes servant utilement aux 'travaux sur un cours d'eau non navigable' (aussi sans contact direct) paraissent représenter un montant au regard duquel le seuil de 600.000 € n'est pas disproportionné. L'agréation en catégorie B est une indication générale de capacité, tandis que le critère de sélection exige une expérience SPÉCIFIQUE avec cours d'eau non navigable – les deux ne se recoupent pas. L'exclusion des cours d'eau navigables ne rend pas le critère disproportionné: le pouvoir adjudicateur peut se focaliser spécifiquement sur les cours d'eau non navigables, même si les navigables seraient techniquement plus lourds. Demande rejetée. T.R.B.A. paie 200 € de droit de rôle, 20 € de contribution, 700 € d'indemnité de procédure à la Région wallonne.

Pourquoi c'est important ?

Les critères de sélection portant sur des références sont un terrain miné pour les soumissionnaires ayant une expérience générale de l'entrepreneuriat. L'interprétation raisonnable que le Conseil rend explicite ici – '2 chantiers de 600.000 € sur cours d'eau' = 'deux chantiers ayant principalement pour OBJET des travaux sur cours d'eau' – signifie qu'un grand chantier mixte avec quelques postes exécutés sur un ruisseau ne qualifie pas. Le pouvoir adjudicateur peut éplucher la FACTURE jusqu'au niveau des postes, et si le montant réel exécuté au cours d'eau passe sous le seuil, vous tombez. En même temps, ce n'est pas un 'ajout de condition' a posteriori. Deuxième point pratique: l'argument de T.R.B.A. selon lequel son agréation classe 7 (jusqu'à 5,3 millions d'euros) atteste déjà sa capacité s'effondre sur une distinction importante. L'agréation est GÉNÉRIQUE; un critère de sélection exigeant une expérience SPÉCIFIQUE (cours d'eau non navigable) ne se recoupe pas avec l'agréation et n'est donc pas automatiquement superflu. Troisième point, traître: T.R.B.A. a tenté de démontrer le caractère disproportionné du critère par sa propre répartition 'directement en contact avec l'eau' / 'sans contact' – mais sa répartition était si restrictive (90% d'un clapet hydraulique compte comme 'sans contact' parce qu'il est assemblé en usine) qu'elle s'est retournée contre elle. Méfiez-vous des arguments poussés trop loin: un juge voit qu'ils penchent dans l'autre sens.

La leçon

Avant de soumettre une référence: ne comptez pas le montant CONTRACTUEL de tout le chantier, comptez le montant des postes qu'un lecteur raisonnable identifierait comme constituant l'objet principal du chantier. Si l'exigence est '600.000 € sur cours d'eau', demandez-vous si un visiteur typique du chantier dirait 'c'est un chantier sur cours d'eau' ou 'c'est un parc commercial où coule un ruisseau par hasard'. Et acceptez qu'une agréation n'absorbe pas tout critère de sélection: un pouvoir adjudicateur peut exiger une expérience spécifique en plus d'une agréation générale – les deux ne mesurent pas la même chose.

Posez-vous la question

Si votre entreprise présente une référence pour un chantier mixte (parc commercial, projet résidentiel, infrastructure) ayant comporté quelques travaux hydrauliques: pouvez-vous démontrer poste par poste que les travaux au cours d'eau, au total, atteignent le seuil? Ou dépendez-vous d'une interprétation qui dit 'tout ce montant contractuel compte'? Dans le second cas: trouvez une référence plus solide ou ne vous y fiez pas seul.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →