Suspension Chambre néerlandophone

Quand votre propre conseil ne peut expliquer votre propre document : comment Limburg.net a perdu son marché de sacs poubelles

Arrêt nr. 245416 · 12 septembre 2019 · XIIe kamer

Le Conseil d'État suspend l'attribution par l'intercommunale de déchets Limburg.net à Sphere Belgium parce qu'appliquer la formule de prix n'est pas la même chose que l'examen des prix légalement exigé — un manquement devenu flagrant quand l'avocat du pouvoir adjudicateur a reconnu à l'audience qu'il ne pouvait expliquer son propre document.

Que s'est-il passé ?

Limburg.net, l'intercommunale de gestion des déchets du Limbourg, a lancé en mai 2019 un marché ouvert européen pour la livraison de sacs poubelles en polyéthylène destinés à la collecte porte-à-porte des déchets résiduels non recyclables — cahier spécial des charges AK09e_190522_huisvuilzakken 2019, en trois lots. L'avis a été publié au Bulletin des Adjudications le 24 mai et au Journal officiel de l'UE le 27 mai. Quantités annuelles : 2 500 000 grands sacs et 850 000 petits sacs. Critères d'attribution : Prix (45 points), Qualité des produits (40 points), Fiabilité et flexibilité de la livraison (15 points). Seuls deux soumissionnaires ont déposé : Powerpack et Sphere Belgium. Les deux ont remis une offre de base, une variante obligatoire et une variante autorisée. Le 25 juillet 2019, Limburg.net a demandé aux deux un prix supplémentaire pour une impression recto-verso (le cahier des charges initial prévoyait du recto seul). Le rapport d'attribution a noté les offres selon une formule linéaire (prix le plus bas = 45 points, les autres proportionnellement). La variante autorisée de Sphere a obtenu le total le plus élevé : 87,8 points, devant Sphere base (82,3) et Powerpack variante autorisée (82,2). Le 31 juillet 2019, le conseil d'administration de Limburg.net a approuvé l'attribution à Sphere Belgium pour la variante autorisée : sacs gris à fermeture wave-top, fabriqués à au moins 80 % en plastique recyclé dont au moins 50 % post-consommation. Powerpack a introduit le 16 août 2019 un recours en suspension d'extrême urgence. Sphere est intervenue. Powerpack a soulevé trois moyens ; le deuxième moyen, deuxième branche, a été décisif : violation de l'article 84 de la loi du 17 juin 2016 et de l'article 35 de l'arrêté royal Placement — le rapport d'attribution ne révélait aucun examen des prix ou des coûts. Powerpack chiffrait en pourcentage les écarts de prix et suggérait que les prix de Sphere pouvaient être apparemment anormaux. Limburg.net et Sphere se sont défendues sur une phrase du rapport : « Conformément au cahier des charges, il est vérifié si les offres répondent aux exigences de complétude administrative et de régularité formelle. Cet examen ne révèle aucune irrégularité. » Limburg.net renvoyait en outre à la pièce 8 du dossier administratif, censée contenir une section « prix anormaux ». Le Conseil a balayé cette défense. La pièce 8 consistait à première vue en une simple reprise des prix unitaires et un calcul de points selon la formule — calcul apparemment effectué uniquement pour le soumissionnaire retenu. Un calcul de points, a tranché le Conseil, ne saurait être assimilé à un examen des prix au sens de l'article 84 de la loi et de l'article 35 de l'arrêté royal. Le coup d'assommoir est venu à l'audience : interrogé sur ce calcul, l'avocat de Limburg.net a reconnu qu'il ne comprenait pas lui-même la pièce 8. La phrase invoquée, par son intitulé, ne portait que sur la « complétude et la régularité formelle », non sur un examen substantiel des prix. Le Conseil a constaté que ni la décision attaquée ni le dossier administratif ne démontraient qu'un examen des prix avait été mené. Le deuxième moyen a été jugé sérieux ; la suspension a été accordée. Le troisième moyen, relatif au critère qualité, n'a pas été examiné : sans examen des prix, cette analyse était prématurée.

Pourquoi c'est important ?

De nombreux pouvoirs adjudicateurs pensent qu'appliquer une formule de prix (et inscrire « pas d'irrégularités ») suffit comme examen des prix. Cet arrêt confirme l'inverse : un calcul de points et un examen des prix sont deux choses différentes. L'examen des prix doit vérifier sur le fond si les prix offerts sont normaux — pas s'ils sont hauts ou bas par rapport aux autres offres. Pour les bid managers, c'est un levier : si le pouvoir adjudicateur ne laisse aucune trace d'un véritable examen (pas de comparaison aux prix de marché, pas d'analyse de la tarification du gagnant, pas de vérification auprès du soumissionnaire), c'est une irrégularité sérieuse pouvant fonder une suspension. Pour les pouvoirs adjudicateurs, c'est un avertissement : documentez explicitement ce que vous avez fait, pas seulement le résultat.

La leçon

Côté pouvoir adjudicateur : un examen des prix, c'est plus que remplir une formule. Documentez dans votre rapport d'attribution que vous avez confronté les prix offerts à des références de marché, à des marchés antérieurs ou à l'estimation, et soyez explicite sur votre conclusion (« les prix paraissent normaux parce que… »). La phrase « pas d'irrégularités » sous le titre « complétude administrative » ne le couvre pas. Côté bid manager : dans votre demande d'accès ou votre recours, demandez explicitement l'examen des prix ; s'il manque, exploitez-le.

Posez-vous la question

Relisez votre rapport d'attribution (côté pouvoir) ou le rapport reçu (côté soumissionnaire). Y trouve-t-on plus qu'un calcul de points ? Des estimations, des prix de marché ou des marchés antérieurs sont-ils cités ? Est-il explicitement constaté que les prix de l'offre retenue ne sont pas anormaux ? Trois « non » ? L'examen des prix est absent.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →