Suspension Chambre francophone

Un rocher en pierre naturelle là où le cahier exigeait du 'béton-résine' : Bruxelles-Environnement a puni le soumissionnaire conforme, récompensé celui qui s'écartait — et a perdu l'attribution

Arrêt nr. 256185 · 31 mars 2023 · VIe kamer

Le Conseil d'État suspend l'attribution d'un réaménagement de parc à Anderlecht (4,2 millions d'euros) parce que le pouvoir adjudicateur a accordé au soumissionnaire retenu des points bonus pour un rocher en pierre naturelle alors que le cahier des charges exigeait expressément du 'béton-résine' — reléguant ainsi le concurrent conforme à 1,68 point.

Que s'est-il passé ?

Bruxelles-Environnement lance une procédure ouverte pour le réaménagement du parc des Colombophiles à Anderlecht, lot 1 (aménagements paysagers) d'une valeur de près de 4,2 millions d'euros TVAC. Critères d'attribution : prix 70 points, qualité des propositions pour le rocher de grimpe et la rampe 10 points, qualité des structures ludiques 20 points. Le cahier spécial des charges pour le rocher (poste 204) est clair : « Il est artificiel et constitué d'un ou plusieurs blocs de béton résine à l'esthétique organique et pierreuse de couleur naturelle. Il représente un véritable bloc de pierre naturelle de nos régions : porphyre, grès, calcaire… » Le CSC interdit explicitement les variantes libres. Deux soumissionnaires : SA Krinkels et SA Les Entreprises Melin. Krinkels propose des agrès de catalogue en polystyrène ou plastique recyclé — pas du béton-résine, mais l'auteur de projet accepte que les gabarits correspondent. Melin propose autre chose : un bloc de PIERRE NATURELLE sculpté sur place par un sculpteur. Le rapport d'examen des offres est enthousiaste sur Melin : « En proposant un bloc de pierre naturelle, nous pensons que l'entreprise fait une offre de qualité supérieure aux attentes du cahier des charges » — note maximale pour les trois sous-critères (design, potentiel, garanties), même si Melin ne fournit aucune information sur l'entretien. Krinkels obtient 0 points sur le premier sous-critère et sur le troisième — alors qu'elle non plus n'a pas fourni d'information d'entretien. Classement final : Krinkels 92,75 / Melin 94,43 — écart de 1,68 point. Krinkels saisit le Conseil d'État en extrême urgence avec deux branches de moyen : (1) la proposition de Melin est une variante libre interdite ; (2) le pouvoir adjudicateur a violé patere legem quam ipse fecisti et le principe de non-discrimination en récompensant une offre pour ne PAS respecter le cahier, et en pénalisant celle qui le respectait. Bruxelles-Environnement et Melin défendent une lecture créative : le « béton-résine » serait un minimum, la pierre naturelle est une « amélioration » au sens de l'art. 78 de l'AR du 17 avril 2017, et les termes « monolithe », « rocher », « pierre naturelle » montreraient l'intention réelle. Et Krinkels n'aurait pas d'intérêt puisque sa propre offre ne respecte pas non plus le béton-résine. Le Conseil rejette tout : sur la recevabilité, le moyen ne vise pas l'exclusion de Melin pour irrégularité mais conteste qu'on ait pu la récompenser pour des caractéristiques que le cahier ne permettait pas — une question indépendante de la régularité. Sur le fond : le cahier exige CUMULATIVEMENT que le rocher (i) soit artificiel ET (ii) ressemble à de la pierre naturelle. Il n'y a pas une seule exigence esthétique pouvant être rencontrée différemment selon l'usage de pierre naturelle. En octroyant à Melin des points supplémentaires pour un choix que le cahier ne laissait pas, ou en valorisant une « amélioration » dont rien n'indiquait qu'une telle liberté était laissée, le pouvoir adjudicateur a favorisé Melin en méconnaissance de l'égalité, de la non-discrimination, du cahier et de patere legem. Suspension ordonnée.

Pourquoi c'est important ?

Les pouvoirs adjudicateurs pensent souvent qu'ils peuvent récompenser « quelque chose en mieux » — un véritable bloc de pierre là où le cahier demande du béton-résine, un délai d'exécution plus court qu'exigé, une garantie supérieure au minimum. Cet arrêt pose une limite stricte : une « amélioration » ne peut être récompensée que si le cahier laissait explicitement le choix ouvert. Dès qu'une exigence est cumulative et claire, une offre qui s'en écarte ne peut obtenir un meilleur score qu'une offre qui la respecte — sinon vous pénalisez le soumissionnaire conforme et vous mettez en péril le level playing field. Cela s'applique même si le soumissionnaire qui s'écarte est plus cher et que l'écart n'est « que » de 1,68 point.

La leçon

Si en tant que pouvoir adjudicateur vous formulez une exigence technique cumulativement (« artificiel ET d'aspect pierre naturelle », « classe X ET catégorie Y », « SLA 24h ET helpdesk en français »), ne récompensez pas une offre qui ne respecte qu'une des deux. Ce n'est pas un « plus », c'est une réécriture du cahier après la date d'offre. En tant que soumissionnaire, si le gagnant a reçu des points bonus pour un choix que le cahier ne laissait pas — alors que vous avez obtenu 0 point sur un sous-critère où vous n'étiez objectivement pas moins étayé — vous avez un moyen sérieux, même avec un écart faible. Peu importe au Conseil que votre propre offre ait été strictement conforme : le moyen vise l'évaluation, pas votre régularité.

Posez-vous la question

Ouvrez le rapport d'examen d'un marché que vous avez perdu et cherchez ces formulations dans le commentaire sur le gagnant : « qualité supérieure aux attentes du cahier des charges », « amélioration au-delà du minimum », « le soumissionnaire offre plus que demandé ». Allez ensuite dans le cahier et vérifiez : cette clause spécifique laissait-elle un choix ? L'exigence était-elle formulée comme un « minimum » ou comme une caractéristique technique précise ? Si l'exigence était cumulative et fermée — signal fort que l'élément « plus » n'aurait pas dû être récompensé. Calculez ensuite : une correction de ces points retournerait-elle votre classement ? Si oui, vous avez un dossier en extrême urgence.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →