Rejet Chambre francophone

Demander une modification du cahier des charges ne prolonge pas le délai de 15 jours : pour contester les critères de sélection, il faut saisir le Conseil dans les deux semaines de la publication

Arrêt nr. 256433 · 4 mai 2023 · VIe kamer

Le Conseil d'État déclare la demande en extrême urgence de l'huissier Alain Bordet contre les critères de sélection et la clause RGPD du cahier spécial des charges 3380-CSC Recouvrements créances 2024-2031 de la SWDE et de la CILE irrecevable pour tardiveté : le délai de 15 jours de l'article 23, § 3 de la loi du 17 juin 2013 s'applique aussi aux conditions du cahier spécial des charges et ne peut être prolongé par l'envoi préalable d'un courrier de rectification.

Que s'est-il passé ?

En 2016, la Société Wallonne des Eaux (SWDE) avait attribué un marché de sous-traitance du recouvrement à VENTURIS — une société dont la quasi-totalité des activités se trouvait en Tunisie. Cela avait suscité la controverse politique et médiatique, notamment au regard de la protection des données personnelles des clients wallons. Pour le marché suivant (2024-2031), la SWDE — agissant cette fois comme adjudicateur conjoint avec la CILE (Compagnie Intercommunale Liégeoise des Eaux) — a adopté le 10 mars 2023 le cahier spécial des charges 3380-CSC Recouvrements créances 2024-2031. Le 13 mars 2023, l'avis de marché accompagné du cahier a été publié au Bulletin des Adjudications. Les demandes de participation étaient à déposer pour le 14 avril 2023 à 11h59. La SRL Alain Bordet, Huissier de Justice — qui assurait alors les recouvrements de la CILE — a vu deux problèmes majeurs. D'abord les critères de sélection : 1.000.000 € de chiffre d'affaires annuel en recouvrement de créances pour 2019-2021, et trois attestations d'exécution pour une gestion annuelle d'au moins 70.000 dossiers pour un seul client. Ce dernier critère — 70.000 dossiers sur un seul exercice pour un seul client, cumul interdit — excluait artificiellement la plupart des huissiers wallons. Ensuite, l'article 6 de l'annexe 3 autorisait le transfert de données personnelles vers des États hors EEE (l'ancien dossier VENTURIS). Le 28 mars 2023 — 15 jours après la publication — Bordet a envoyé un courrier sollicitant la révision. Ce n'est que le 7 avril 2023 que la SWDE a répondu par son avocat : la procédure se poursuit sur la base des documents publiés. Bordet a introduit la demande en extrême urgence le même jour. L'audience était fixée au 26 avril 2023. Le président f.f. David De Roy tranche rapidement : l'article 23 § 3 de la loi du 17 juin 2013 impose un délai de 15 jours pour une demande de suspension au titre de l'article 15. Le Conseil rejette fermement la thèse selon laquelle ce délai ne viserait que les décisions d'attribution — il s'applique à toutes les décisions des pouvoirs adjudicateurs susceptibles de recours, y compris l'adoption d'un cahier spécial des charges. Et il court à compter de la connaissance de l'acte, non de la connaissance d'un éventuel refus de modification. Bordet avait vu l'avis de marché le 13 mars et n'a déposé que le 7 avril — près de 25 jours plus tard : tardif. À titre subsidiaire, Bordet invoquait la démonstration de l'urgence hors la présomption des 15 jours (que l'article 15 autorise). Le Conseil : même à ce titre, pas de diligence — vous avez attendu jusqu'au 28 mars pour seulement envoyer une lettre de protestation, à l'expiration du délai légal. La demande est irrecevable. Sur la confidentialité (pièces 1-10, 12, 13, 17-21), le Conseil statue sans devoir trancher les questions plus profondes de l'article 13 de la loi du 17 juin 2016 : puisque la demande est de toute manière irrecevable, l'accès aux pièces ne servirait pas de recours effectif. La confidentialité est maintenue. Bordet supporte les dépens : 200 € de droit de rôle, 24 € de contribution et 770 € d'indemnité de procédure pour la SWDE et la CILE ensemble.

Pourquoi c'est important ?

Cet arrêt brise une tactique courante : « je vois un problème dans le cahier des charges, j'envoie d'abord un courrier poli demandant une modification, et si elle est refusée mon délai pour un recours en extrême urgence commence à courir ». Faux. Le Conseil le dit expressément : le délai court à compter de la publication ou de la prise de connaissance du cahier des charges, non du refus de modification. C'est crucial pour quiconque considère des critères de sélection, une clause RGPD, une clause de division en lots, une spécification technique ou toute autre condition du cahier des charges comme illégale. Le Conseil confirme aussi que l'article 23 § 3 ne s'applique pas uniquement aux décisions d'attribution — il n'existe aucune distinction entre décisions « préparatoires » et « finales » des pouvoirs adjudicateurs dès lors qu'elles sont susceptibles de recours au titre de l'article 15. Pour les soumissionnaires, cela signifie que la pendule démarre à la publication du cahier. Pour contester les conditions du CSC, il faut être à Bruxelles avec une requête dans les 15 jours — des discussions en coulisses pour demander une modification restent possibles mais ne suspendent pas le délai. Pour les pouvoirs adjudicateurs, un cahier soigneusement motivé qui a dépassé le cap des 13-15 jours depuis publication est relativement à l'abri d'une demande de suspension — bien que la procédure en annulation (60 jours) reste ouverte.

La leçon

Si vous estimez les conditions du cahier des charges illégales (critères de sélection trop stricts, clause RGPD problématique, division en lots manipulée, spécifications techniques restrictives) : comptez toujours 15 jours calendaires à partir de la publication au Bulletin des Adjudications (ou TED). Pas 15 jours à partir d'un éventuel refus à un courrier de rectification — cela ne prolonge rien. Si vous voulez engager la discussion avec le pouvoir adjudicateur, faites-le en parallèle avec la préparation de votre requête, non en série. Pour la requête, mobilisez tous les moyens classiques : atteinte aux principes de concurrence, aux articles 66-67 de la loi du 17 juin 2016, aux principes d'égalité et de transparence, au RGPD, etc. Optez explicitement pour la présomption d'urgence de l'article 15 et déposez dans les temps ; la voie subsidiaire (« urgence hors présomption ») exige une diligence exceptionnelle et aboutit rarement.

Posez-vous la question

Avez-vous connaissance depuis plus de 15 jours calendaires d'une clause du cahier des charges que vous jugez illégale ? Alors il est trop tard pour une suspension en extrême urgence — vous pouvez tout au plus encore introduire un recours en annulation dans les 60 jours. Vous êtes encore dans le délai ? Vérifiez immédiatement : (a) le pouvoir adjudicateur accepte-t-il une modification dans les jours qui viennent, ou (b) déposez-vous votre requête maintenant et construisez-vous le dialogue en parallèle. L'erreur qu'a commise Alain Bordet est d'avoir raisonné séquentiellement dans une procédure sensible au délai.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →