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Un modeste « réponse jugée satisfaisante » en face de chaque poste : prix à payer 75.879,99 € en indemnité

Arrêt nr. 260794 · 25 septembre 2024 · VIe kamer

Le Conseil d'État accorde à POLYMAT SAV une indemnité réparatrice de 75.879,99 euros – 10% de son offre – parce que la Résidence Préfleuri a accepté les justifications de prix de GBM en se limitant à « la réponse a été jugée satisfaisante » en face de chaque poste.

Que s'est-il passé ?

Le 12 septembre 2019, l'association de droit public Résidence Préfleuri attribue à la SA GBM un marché public de travaux portant sur l'acquisition de matériel de cuisine pour sa nouvelle maison de repos, pour 655.708,41 € HTVA. POLYMAT SAV, classée deuxième, avait remis une offre à 758.799,98 € HTVA. Au stade de l'analyse, l'auteur du projet a pointé sept prix comme apparemment anormaux – six apparemment anormalement bas, un apparemment anormalement haut – et sollicité des justifications sur la base de l'article 36 de l'arrêté royal du 18 avril 2017. GBM répond le 13 août 2019 : les six prix bas sont imputés à des « conditions d'achat exceptionnellement favorables » liées à son appartenance au réseau Eurochef. Le prix haut (muret technique, poste 14.1) est justifié par une offre du fournisseur. Pour les six autres postes : aucune facture d'achat, aucun catalogue, aucune offre Eurochef, aucune décomposition de la main-d'œuvre, des frais de mise en service, des frais généraux ou de la marge bénéficiaire – alors que l'auteur du projet l'avait expressément demandé. Des coefficients inexpliqués se côtoient : 5 % pour le poste 8.4, 9 % pour le poste 14.1, contre 16,7 % ailleurs. Le rapport d'analyse mentionne pourtant à chaque poste : « la réponse a été jugée satisfaisante ». La Résidence Préfleuri reprend cette formulation dans sa décision d'attribution. POLYMAT introduit un recours. Par l'arrêt 257.369 du 19 septembre 2023, le Conseil d'État annule l'attribution : la motivation est une simple clause de style, elle ne contient aucun examen concret des justifications, l'adjudicateur ne pouvait raisonnablement conclure à la normalité des prix. Mais le marché a déjà été exécuté par GBM. POLYMAT sollicite alors une indemnité réparatrice fondée sur l'article 11bis des lois coordonnées : à titre principal 172.311,02 € (marge brute perdue), à titre subsidiaire 75.879,99 € (10% forfaitaire). La Résidence Préfleuri se défend sur trois axes. Un : POLYMAT ne serait pas sélectionnable faute d'une référence de 500.000 € HTVA. Le Conseil : « le rapport d'attribution conclut à la sélection de la requérante » – une fois que l'on a sélectionné au stade de l'attribution, on ne peut pas revenir dessus ex post. D'ailleurs POLYMAT a produit une attestation de la SA Franki pour des travaux à Stembert pour 530.974,22 €. Deux : POLYMAT n'aurait perdu qu'une « chance ». Le Conseil : rien dans le dossier ne permet de considérer que GBM aurait pu, à l'occasion d'une nouvelle interrogation, fournir des justifications suffisantes – l'affirmation selon laquelle l'adhésion d'Eurochef est « facilement démontrable » ne prouve pas l'existence de prix d'achat avantageux. Il ne s'agit donc pas d'une perte de chance mais d'une perte réelle. Trois : le calcul détaillé de POLYMAT à 16,59 % du chiffre d'affaires 2019 avec absorption des frais généraux. Le Conseil juge ce calcul insuffisamment étayé et retient le forfait de 10 % (par analogie avec l'article 16, al. 3, de la loi Recours). Montant final : 75.879,99 € plus intérêts compensatoires depuis le 12 septembre 2019 jusqu'à l'arrêt et intérêts moratoires jusqu'au paiement complet, plus 200 € de droit de rôle, 20 € de contribution et 770 € d'indemnité de procédure. Le tout à charge de la Résidence Préfleuri.

Pourquoi c'est important ?

Cet arrêt constitue un repère utile pour les responsables d'offres comme pour les pouvoirs adjudicateurs. Pour les adjudicateurs : un contrôle des prix qui se résume à « jugée satisfaisante » sans analyse substantielle est une loterie. Si vous êtes annulé alors que le marché est déjà exécuté, la note atteint vite 10 % de l'offre du second – ici 75.880 € sur un marché de 655.708 €, plus cinq années d'intérêts. Pour les responsables d'offres : lorsque vous êtes classé deuxième et que vous suspectez des prix anormalement bas chez le gagnant, regardez la qualité des justifications de prix, pas seulement la décision. Si l'adjudicateur se contente d'un « satisfaisant » sans contenu, c'est un moyen d'annulation – et, une fois le marché exécuté, un moyen d'indemnité. L'arrêt assouplit aussi le seuil « perte de chance versus perte réelle » : si rien dans le dossier n'étaye un scénario alternatif, le classement équivaut à la perte réelle.

La leçon

Si vous êtes classé deuxième et que vous suspectez un examen de prix superficiel : demandez le rapport d'analyse des offres et la correspondance sur le contrôle des prix via l'obligation de motivation. Des formules comme « jugée satisfaisante » ou « acceptable » sans substance sont une clause de style – donc un moyen d'annulation. Une fois le marché exécuté, vous obtenez au minimum 10 % du montant de votre offre en indemnité.

Posez-vous la question

Avez-vous vu un dossier où le contrôle des prix tient en une phrase par poste (« satisfaisant », « acceptable », « conforme ») sans que les prix d'achat, les heures de main-d'œuvre, les frais généraux et la marge soient décomposés par poste ? C'est une clause de style – la motivation est défaillante.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →