Rejet Chambre francophone

Une clause 'se réserve le droit' est une faculté, pas une obligation : la SRWT n'était pas tenue de se méfier des 81.000 km garantis

Arrêt nr. 232210 · 16 septembre 2015 · VIe kamer

Le Conseil d'État rejette le recours en annulation de Michelin contre l'attribution à Bridgestone du lot 1 du marché de pneumatiques pour autobus TEC, parce que la clause du cahier des charges 'la SRWT se réserve le droit de corriger ou écarter toute soumission faisant état d'un kilométrage garanti anormal' constitue une faculté et non une obligation, et que les 81.000 km garantis par Bridgestone — étayés par la moyenne de 79.132 km du modèle précédent sur le réseau TEC — ne sont pas manifestement déraisonnables.

Que s'est-il passé ?

La Société Régionale Wallonne du Transport (SRWT) a lancé en juillet 2013 la fourniture exclusive de pneumatiques pour autobus TEC, sur quatre ans, procédure négociée avec publicité, secteurs spéciaux. Cinq lots, environ 11.260 pneus au total. Le lot 1, de loin le plus important, couvrait 10.000 pneus de type 275/70R22,5 pour profils 'Urban All Positions M+S'. Cinq critères d'attribution totalisant 100 points ; le critère 'prix de revient kilométrique' pesait à lui seul 60 points et reposait sur le kilométrage garanti K1 dans une formule. Le cahier des charges contenait une clause de sécurité : 'Sauf démonstration expresse et convaincante du soumissionnaire, la SRWT se réserve le droit de corriger, dans la mesure du possible, ou d'écarter toute soumission faisant état d'un kilométrage garanti anormal par comparaison avec les kilométrages moyens obtenus précédemment sur le réseau des TEC locaux avec des pneus de mêmes dimensions dont la hauteur des sculptures est comparable.' Cinq soumissionnaires. Le 11 décembre 2013, le lot 1 est attribué à Bridgestone Belux pour 2,98 millions d'euros HTVA. Scores 'prix de revient kilométrique' : Bridgestone 60/60, Michelin 59,96, Continental 55,78, Dunlop 46,89, Goodyear 45,79, variantes Yokohama 41,47 et 25,55. Michelin attaque sur le kilométrage garanti de 81.000 km du modèle nouveau de Bridgestone (amélioration de 28% par rapport au prédécesseur). Le Conseil examine chaque point. La moyenne réelle du modèle précédent sur la flotte TEC était de 79.132 km — Michelin n'a pas contesté ce chiffre dans son dernier mémoire ; les 81.000 km garantis se situent en-dessous de la garantie de Michelin elle-même et dans la même grandeur que trois autres soumissionnaires. Non manifestement déraisonnable. L'argument 'même chiffre pour cinq flottes' : ne suffit pas à révéler l'irréalité. La référence à De Lijn : non démontrée comme contrat récent comparable. Sur la clause de sécurité : 'se réserve le droit' est une faculté, pas une obligation ; le pouvoir adjudicateur peut corriger ou écarter les kilométrages anormaux mais n'est pas tenu de le faire quand il les considère normaux. Le moyen pris de la violation de l'article 106 de l'arrêté royal du 16 juillet 2012 est irrecevable, cette disposition visant la procédure négociée sans publicité alors qu'ici la procédure était avec publicité. La demande de levée de confidentialité de trois pièces est rejetée : les informations utiles avaient été transmises par les écrits et le rapport de l'auditeur. Recours rejeté ; 500 euros de dépens à charge de Michelin.

Pourquoi c'est important ?

Pour les soumissionnaires travaillant avec des formules d'évaluation technique — où un seul paramètre (kilométrage, durée de vie, efficacité énergétique, débit) détermine des fractions de points — cet arrêt est un avertissement à double face. Côté offensif : le pouvoir adjudicateur n'est pas obligé de se méfier automatiquement d'un chiffre 'remarquablement élevé' lorsqu'il ne s'écarte pas drastiquement des réalisations antérieures ou des garanties des autres soumissionnaires. L'amélioration de 28% sonnait dramatique mais devenait réaliste en contexte (79.132 km de moyenne pour le prédécesseur). Stratégiquement : les clauses 'se réserve le droit' dans les cahiers des charges sont un dispositif familier suggérant que les chiffres extrêmes seront vérifiés. Cet arrêt confirme ce que les bid managers expérimentés savaient déjà : ces clauses n'imposent rien. Pour les pouvoirs adjudicateurs, leçon inversée : si vous voulez vraiment filtrer les projections optimistes, écrivez 'la SRWT VÉRIFIE et écarte' — pas 'se réserve le droit'. La différence linguistique entre faculté et obligation est procéduralement décisive.

La leçon

Avant de saisir le Conseil d'un moyen tiré de 'le pouvoir adjudicateur aurait dû vérifier', contrôlez la rédaction de la clause sur laquelle vous vous appuyez. 'Se réserve le droit', 'peut corriger', 'peut écarter' — ce sont des facultés. Pour un moyen efficace, vous avez besoin d'une formulation impérative : 'vérifie', 'applique nécessairement', 'écarte'. Et deuxième : un chiffre amélioré n'est pas automatiquement un chiffre irréaliste — comparez aux réalisations et aux garanties des autres soumissionnaires.

Posez-vous la question

Vous mettez en doute le fait que l'offre gagnante affiche un chiffre de performance impossible ? Trouvez deux points de référence avant d'introduire votre recours : quelle est la moyenne réelle du modèle précédent du soumissionnaire sur des contrats comparables, et où se situent les autres soumissionnaires dans leurs garanties ? Si votre chiffre est supérieur à celui du gagnant, ou si les autres garanties sont dans la même grandeur, le moyen 'manifestement déraisonnable' est faible d'emblée.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →