Rejet Chambre néerlandophone

Une couverture de presse sur des fraudes chez votre concurrent ne suffit pas pour le faire exclure — le pouvoir adjudicateur a besoin de preuves concrètes

Arrêt nr. 234570 · 28 avril 2016 · XIIe kamer

Le Conseil d'État rejette la demande de suspension d'extrême urgence d'Alfa-Zet Systems contre l'attribution du marché de caisses enregistreuses Fedorest à Euro-Tap-Control-Verkoop, parce qu'une enquête pour fraude médiatisée mais sans éléments pénaux concrets ne suffit pas à établir une 'faute professionnelle grave' au sens de l'article 61, §2, 4° de l'AR Passation.

Que s'est-il passé ?

Le 19 octobre 2015, le SPF Finances lance un marché pour la fourniture et l'installation de caisses enregistreuses et de logiciels de caisse pour les restaurants d'entreprise du ADBA Fedorest. Procédure : procédure négociée directe avec publication préalable. Cahier spécial des charges n° Fedorest/MPO/011/2015. Le 9 novembre 2015, les offres sont ouvertes — deux soumissionnaires : Alfa-Zet Systems et Euro-Tap-Control-Verkoop. Le 16 mars 2016, le SPF établit un rapport d'évaluation et décide le même jour de sélectionner les deux candidats et d'attribuer le marché à Euro-Tap-Control-Verkoop. Le 31 mars 2016, Alfa-Zet introduit une demande de suspension d'extrême urgence devant le Conseil d'État. Argument concret : Euro-Tap-Control-Verkoop est mêlée à une 'enquête pour fraude rendue publique' concernant des logiciels et la fraude à la TVA. Tant la presse écrite que la télévision ont largement couvert cette enquête judiciaire. Le SPF ne pouvait l'ignorer — et aurait dû exclure Euro-Tap-Control-Verkoop sur la base de l'article 61, §2, 4° de l'AR Passation (faute professionnelle grave) ou 7° (fausses déclarations ou rétention d'informations). En s'en abstenant — et sans motiver son choix sur ce point — le SPF aurait violé le devoir de diligence et l'obligation de motivation. Euro-Tap-Control-Verkoop se défend. Elle reconnaît dans une lettre aux clients du 14 novembre 2013 avoir 'reçu la visite des autorités judiciaires', mais soutient que ses clients ont utilisé son logiciel de manière 'illicite' — comparable à un fournisseur d'accès non responsable des actes d'un pirate informatique. Elle déclare aussi explicitement que 'personne n'a pris connaissance d'un quelconque dossier pénal' — fait qu'Alfa-Zet ne conteste pas. Le SPF ajoute qu'il ne pouvait exclure sur la seule base d'articles de presse, aucun autre document sur la faute alléguée n'étant disponible. La XIIe chambre (président siégeant en extrême urgence) suit la partie adverse. La cause d'exclusion 'faute professionnelle grave' exige une appréciation 'concrète et individuelle'. Les faits qu'Alfa-Zet impute à Euro-Tap-Control-Verkoop sont expressément contestés. Pas de condamnation, pas de dossier pénal dont quelqu'un aurait pris connaissance, pas d'éléments concrets de poursuite — bien qu'une condamnation ne soit pas requise pour appliquer cette cause d'exclusion, son absence 'contribue à la conclusion que les faits ne sont pas établis'. Un pouvoir adjudicateur ne peut exclure sur la seule base d'articles de presse. Résultat : ni la cause 'faute professionnelle grave' (art. 61, §2, 4°) ni celle des 'fausses déclarations' (art. 61, §2, 7°) n'apparaît établie. Le grief selon lequel le SPF 'n'aurait pas suffisamment vérifié' ou motivé tombe donc — si la cause d'exclusion elle-même n'est pas établie, on ne peut reprocher à l'autorité de ne pas l'avoir appliquée. Le moyen unique n'est pas sérieux. La demande de suspension d'extrême urgence est rejetée, avec un droit de rôle de 200 euros à charge d'Alfa-Zet et 150 euros à charge de la partie intervenante.

Pourquoi c'est important ?

Les bid managers font régulièrement face à des concurrents faisant l'objet de couverture médiatique négative — enquêtes pour fraude, contrôles TVA, mises en cause. La tentation est de l'utiliser contre eux dans un marché : 'le pouvoir adjudicateur aurait dû les exclure'. Cet arrêt place la barre haut. Les causes facultatives d'exclusion (aujourd'hui reformulées à l'art. 69 de la loi du 17 juin 2016 et l'art. 70 de l'AR Passation 2017, mais le raisonnement reste) exigent un constat concret — pas une enquête en cours, pas une couverture médiatique, pas un 'tout le monde le sait'. À l'inverse : si vous soupçonnez un concurrent d'une faute professionnelle grave, apportez des documents tangibles à votre plainte — jugement, procès-verbal définitif, décision motivée d'un régulateur. Sinon, votre moyen sera écarté comme 'non sérieux' sans examen plus poussé.

La leçon

Si vous contestez la sélection d'un concurrent sur la base d'une faute professionnelle grave alléguée, apportez des documents concrets : condamnation, procès-verbal définitif, décision de sanction d'un régulateur. La couverture médiatique et la notoriété générale sont juridiquement insuffisantes. Un pouvoir adjudicateur ne peut exclure sur la seule base de rumeurs — et s'il ne le fait pas, vous ne pourrez l'engager utilement devant le Conseil d'État.

Posez-vous la question

Vous voulez attaquer un concurrent sur la base d'une 'faute professionnelle grave' ? Demandez-vous : ai-je une décision définitive ou un document tangible établissant la faute — ou seulement des coupures de presse et du ouï-dire ? Si c'est la seconde option, votre grief en extrême urgence ne sera probablement pas 'sérieux' au sens juridique.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →