Rejet Chambre francophone

Demandez au pouvoir adjudicateur de justifier votre prix — et il découvre où votre offre s'écarte du cahier des charges

Arrêt nr. 235475 · 14 juillet 2016 · VIe kamer

ENERGYS, classée première avec l'offre la plus basse pour la HVAC de l'hôpital Iris-Sud, est déclarée irrégulière pour prix anormalement bas — et le Conseil d'État refuse de suspendre parce que sa propre justification de prix a révélé qu'elle n'avait pas soumissionné sur toutes les prescriptions techniques.

Que s'est-il passé ?

Le 17 janvier 2016, les Hôpitaux Iris-Sud (HIS) publient un avis de marché relatif à la construction d'un nouveau bâtiment médico-technique sur le site Etterbeek-Ixelles. Le lot 3 — équipements et installations HVAC — est attribué par adjudication ouverte. Le cahier des charges est volumineux : 8 pages de clauses générales, 63 pages de descriptif technique, 147 pages de prescriptions techniques, 24 pages d'annexes et un métré récapitulatif de 77 pages. Huit offres sont déposées. À l'ouverture, ENERGYS est classée première — prix le plus bas. Son écart par rapport à la moyenne est de 10,82 % en dessous — sous le seuil de 15 % de l'article 99 de l'AR du 15 juillet 2011 qui déclenche une présomption d'anormalité sur le montant total. Le 7 avril 2016, HIS demande à ENERGYS de justifier les prix unitaires et sous-totaux du poste 13 (équipements électriques), du poste 17 (calorifuge) et du poste 21 (travaux divers). Le critère retenu par HIS : un écart de plus de 15 % par poste par rapport à la moyenne des autres soumissionnaires. ENERGYS répond le 14 avril 2016 avec sa justification de prix. Le 27 mai 2016, le conseil d'administration de HIS décide d'attribuer le lot 3 à la NV CLOSE pour 3.915.873,38 EUR HTVA (4.738.206,79 EUR TVAC) et de déclarer l'offre d'ENERGYS nulle pour prix anormalement bas. Le rapport d'analyse identifie six postes spécifiques où « le caractère anormalement bas résulte de non-conformités essentielles aux spécifications du cahier des charges et/ou d'erreurs de calcul » : pas de fournisseur unique pour l'appareillage électrique, UPS manquant pour la régulation et le tableau pompier, blindage en plomb incomplet des gaines traversant les salles d'opération, épaisseur de calorifuge insuffisante sur les tuyauteries en dehors du volume protégé, diamètres de robinets trop petits (DN15) pour le calorifuge robinetterie, et — le plus révélateur — pour le poste 21.13 (ensemble des obligations de l'adjudicataire) une mention de 227 heures de dessinateur nécessaires dont seulement 120 sont budgétisées. Le 1er juillet 2016, ENERGYS introduit un recours en suspension d'extrême urgence. Elle soulève trois moyens, le troisième divisé en six branches. Le Conseil rejette la demande. D'abord, il écarte le moyen de motivation : HIS a explicitement renvoyé au rapport d'analyse, et le propre troisième moyen d'ENERGYS — qui critique poste par poste la motivation — prouve qu'elle a parfaitement compris la motivation. Ensuite : le fait que l'article 99 de l'AR du 15 juillet 2011 ne crée une présomption que sur le montant total (>15 % d'écart avec au moins quatre soumissionnaires) n'exclut pas qu'un pouvoir adjudicateur examine un prix unitaire apparemment anormal sur la base de l'article 21. Sur le troisième moyen, le Conseil arrive au cœur du dossier. Il examine trois des six branches et juge qu'elles suffisent à elles seules à fonder le rejet : • Deuxième branche (blindage des salles d'opération) : le cahier des charges exigeait le blindage des « équipements traversant les salles d'opération », ce qui supposait un blindage sur toute leur longueur. ENERGYS a tenté de justifier en se référant à la norme NCRP 147 et a soutenu qu'un blindage des passages suffisait — mais cela revenait à admettre implicitement la non-conformité au cahier des charges. • Cinquième branche (diamètres des robinets DN15) : HIS reprochait à ENERGYS d'utiliser des diamètres DN15 insuffisants par rapport à ceux prescrits dans le cahier. ENERGYS a répondu en comptant le nombre de pièces — mais c'est un autre reproche que la taille du diamètre. • Sixième branche (227 vs 120 heures de dessin) : ENERGYS avait elle-même listé 227 heures de dessin nécessaires sous le poste forfaitaire 21.13, mais seulement 120 heures dans le prix. Son explication ultérieure — 107 heures soi-disant réparties sur d'autres postes forfaitaires — n'a pas convaincu le Conseil. Quand on est invité à justifier un prix global pour « l'ensemble des obligations de l'adjudicataire », on ne peut pas soudainement relocaliser la moitié du volume vers d'autres postes. Ces trois branches suffisent à fonder le rejet. Le Conseil n'examine même pas si les première, troisième et quatrième branches (où ENERGYS semblait avoir des arguments solides autour de « fournisseur » contre « fabricant », d'une lecture erronée du métré et d'une répartition correcte du calorifuge sur plusieurs postes) sont sérieuses — ENERGYS n'a plus d'intérêt à les défendre. La suspension est rejetée. ENERGYS paie 700 euros d'indemnité de procédure à HIS plus 200 euros d'autres dépens. Plusieurs pièces du dossier administratif restent provisoirement confidentielles.

Pourquoi c'est important ?

Une justification de prix n'est pas une formalité. C'est une pièce probante que le pouvoir adjudicateur peut utiliser pour examiner votre offre — non seulement sur la cohérence du prix, mais aussi sur la conformité technique. Si votre justification révèle des écarts par rapport au cahier des charges (blindage, diamètres, postes forfaitaires éclatés), le pouvoir adjudicateur peut déclarer votre offre irrégulière pour prix anormalement bas découlant de non-conformité. C'est en réalité un piège inversé : on vous invite à défendre votre prix et vous fournissez vous-même la preuve de votre propre irrégularité. De plus : le seuil de 15 % de l'article 99 de l'AR du 15 juillet 2011 ne s'applique qu'au montant total de l'offre. Les pouvoirs adjudicateurs peuvent bien examiner les prix unitaires qui s'écartent fortement par poste de la moyenne — sur la base de l'article 21, sans seuil. Les soumissionnaires qui ne surveillent que l'écart total à 15 % sous-estiment ce risque.

La leçon

Quand vous recevez une demande de justification de prix, traitez-la comme une seconde soumission. Relisez votre propre offre et le cahier des charges, poste par poste pour chaque poste interrogé. Posez-vous deux questions pour chaque explication : (1) ma justification démontre-t-elle que je respecte TOUTES les prescriptions techniques du cahier des charges, ou est-ce que j'admets implicitement avoir dévié d'une norme ? (2) mon explication déplace-t-elle des postes ou des heures vers d'autres postes forfaitaires d'une manière que le pouvoir adjudicateur ne peut vérifier ? Méfiez-vous des renvois à des « normes générales » (comme NCRP 147 dans ce dossier) quand le cahier des charges est plus strict — ce renvoi est un aveu d'écart, non de conformité.

Posez-vous la question

Vous avez reçu une demande de justification de prix pour trois postes avec un écart de plus de 15 % par poste. Votre offre globale est 10 % sous la moyenne — pas de présomption article 99. Mais votre justification est-elle une explication de prix (économie de construction, solutions techniques, conditions favorables) ou glisse-t-elle vers une justification technique qui révèle accidentellement que vous avez « optimisé » sur une spécification ? Si votre explication contient des formules comme « selon la norme X il suffit... » ou « nous avons partiellement comptabilisé cela sous le poste forfaitaire Y », arrêtez et reformulez.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →