Rejet Chambre néerlandophone

Déplacer une virgule d'une position de trop et finir €379.000 au-dessus du marché — et vous ne pouvez pas le reprocher à l'adjudicateur après coup

Arrêt nr. 243026 · 23 novembre 2018 · XIIe kamer

Renotec a indiqué un prix unitaire en milliers au lieu de centaines pour la signalisation de chantier du tunnel de Zelzate — €379.000, soit 15% de son offre totale — et a exigé que l'AWV corrige cette 'erreur matérielle manifeste'; le Conseil d'État refuse, parce que l'erreur n'était pas 'apparente' et que les chiffres comme les lettres affichaient le même montant erroné.

Que s'est-il passé ?

En mai 2016, l'Agence flamande des routes et de la circulation (AWV) a lancé une adjudication ouverte pour la rénovation du tunnel de Zelzate sur la N49/E34: remplacement des portes coupe-feu et de secours, projection de béton, renouvellement des revêtements asphaltiques et étanchéité des joints. Cinq firmes ont soumissionné: BAM Contractors (€2.350.960,24 HTVA), Aswebo (€2.470.548,61), Renotec (€2.495.139,07), Trafiroad (€2.686.384,42) et Stadsbader (€3.146.936,03). Lors du contrôle arithmétique, AWV a corrigé quelques petits écarts d'arrondi. Lors de l'examen des prix, un point a sauté aux yeux: pour le poste 164 (signalisation de chantier, panneaux DRIS), le prix unitaire de Renotec était 'totalement hors proportion'. Renotec avait coté en milliers, alors que les quatre autres soumissionnaires cotaient en centaines. AWV a conclu que cela n'affectait pas le prix de BAM (BAM se situait près de la moyenne); elle a simplement signalé le caractère exceptionnel des prix de Renotec et Stadsbader sur ce poste. Le marché a été attribué à BAM le 29 juillet 2016. Renotec a saisi le Conseil d'État (sa demande de référé d'extrême urgence avait déjà été rejetée le 20 septembre 2016 par l'arrêt 235.794) et a soutenu avoir commis une 'erreur matérielle pure' au sens de l'article 96 de l'arrêté royal Passation 2011: la virgule avait été décalée d'une position vers la droite, faisant passer son prix unitaire à €6.317,60 au lieu de €631,76. Impact total sur l'offre: €379.059 — exactement 15,19% de l'inscription. Si AWV avait corrigé, Renotec aurait probablement été le moins-disant régulier. Les arguments de Renotec: (1) AWV a implicitement reconnu l'erreur en écrivant 'totalement hors proportion'; (2) au poste miroir 82 (travaux identiques sur l'autre voie), Renotec avait bien coté en centaines; (3) AWV connaît les prix de marché de la signalisation DRIS (seulement deux fournisseurs); (4) une comparaison des prix unitaires entre soumissionnaires aurait rendu l'erreur visible. AWV s'est défendue avec l'article 96 §1: 'l'adjudicateur n'est pas responsable des erreurs non décelées' — le soumissionnaire est en premier lieu responsable de sa propre offre. La XIIe chambre (Dierk Verbiest, présidente) suit AWV sur toute la ligne. D'abord, un point structurel: la mention 'totalement hors proportion' relève de l'examen des prix (article 99), non du contrôle arithmétique (article 96). Un prix anormal n'est pas ipso facto un prix affecté d'une erreur matérielle pure. Deux: la comparaison des prix unitaires entre soumissionnaires est, à l'article 96 §1 alinéa 2, un outil pour corriger une erreur déjà détectée — non pour la détecter. Trois, élément décisif: le prix unitaire en chiffres et en lettres présentait le même montant erroné en milliers. 'Une erreur matérielle manifeste est donc moins probable', dit le Conseil. Le fait qu'une formule Excel convertisse automatiquement les chiffres en lettres n'y change rien. Quatre: le poste miroir 82 dans la propre offre de Renotec affiche un prix unitaire substantiellement différent du poste 164 'corrigé' — Renotec est le seul soumissionnaire où les postes 82 et 164 diffèrent substantiellement. Les motifs invoqués (ordre d'exécution inversé, optimisation des prix via le sous-traitant Fero, marché parallèle) étaient inconnus d'AWV au moment de l'évaluation. Cinq: les offres des fournisseurs DRIS produites par Renotec après coup n'étaient pas jointes à son offre; AWV ne pouvait donc pas en tenir compte lors du contrôle arithmétique. Six, à titre surabondant: même si AWV avait dû déceler une erreur, la correction 'décaler la virgule d'une position vers la gauche' n'est pas évidente compte tenu de la différence avec le poste 82. L'adjudicateur dispose d'une marge d'appréciation; le Conseil ne substitue pas son jugement, il vérifie seulement qu'elle est restée dans les limites de la diligence et de la raison. Recours rejeté. Renotec paie €700 d'indemnité de procédure.

Pourquoi c'est important ?

Cet arrêt fixe un seuil dur: une coquille dans votre offre n'est pas automatiquement une 'erreur matérielle manifeste' — même si elle vous coûte des centaines de milliers d'euros. Trois éléments emportent la décision et sont reconnaissables en pratique. Un: des chiffres et des lettres qui se contredisent sont un signal pour l'adjudicateur; des chiffres et des lettres qui portent le même montant erroné ne le sont pas. Une feuille Excel qui convertit automatiquement la saisie numérique en représentation textuelle joue contre vous ici. Deux: l'adjudicateur n'a pas à comparer les prix unitaires entre soumissionnaires pour détecter des erreurs — cet outil se trouve en phase 2 (correction), pas en phase 1 (détection). Trois: un 'poste miroir' dans votre propre offre rempli différemment du poste où vous prétendez ensuite à une erreur, mine plutôt qu'il ne renforce votre dossier. Pour les soumissionnaires: double contrôle avant dépôt, en focalisant sur les postes ayant un poids majeur dans votre total. Pour les adjudicateurs: l'article 96 n'exige pas une chasse active aux coquilles des soumissionnaires — mais bien un séquencement correct (contrôle arithmétique d'abord, examen des prix ensuite) et une motivation soigneuse lorsque vous décidez que quelque chose n'est pas une erreur matérielle.

La leçon

Avant de déposer, filtrez automatiquement les postes où le prix unitaire s'écarte de plus de 5% du prix de marché estimé ou de postes comparables dans votre propre métré. Et contrôlez chaque poste pesant plus de 10% de votre offre totale manuellement — deux fois. Faire corriger une erreur après coup comme 'erreur matérielle manifeste' est quasi impossible lorsque chiffres et lettres dans votre offre portent le même montant erroné, et lorsqu'un 'poste miroir' dans votre propre offre affiche un autre chiffre. L'adjudicateur n'est légalement pas responsable des erreurs qu'il n'a pas détectées.

Posez-vous la question

Vous déposez une offre pour un marché de 200 postes. Un poste (15% de votre total) a un prix unitaire 10× supérieur à celui des autres soumissionnaires. Quel est votre dernier contrôle avant dépôt? (1) Vérification poste par poste contre votre feuille de calcul et une offre antérieure pour des travaux similaires; (2) vérifiez que les montants en chiffres et en lettres correspondent à votre intention — pas seulement entre eux; (3) contrôlez que les postes identiques dans votre métré (postes miroirs, travaux répétés) sont remplis de manière cohérente. Si vous sautez l'un de ces trois contrôles et que vous vous retrouvez avec une coquille, la récupération a posteriori est très improbable.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →