Suspension Chambre néerlandophone

Une justification de prix peut être en mots — mais pas en clichés

Arrêt nr. 257693 · 20 octobre 2023 · XIIe kamer

Le Conseil d'État suspend l'attribution de la rénovation de l'hippodrome de Boitsfort à Heyrman-De Roeck parce que Bruxelles Environnement a accepté une justification de prix composée d'éléments purement génériques ('expérience', 'coopération', 'réduction CO2'), sans étayage chiffré et sans aucune évaluation substantielle de la part du pouvoir adjudicateur lui-même.

Que s'est-il passé ?

En 2023, Bruxelles Environnement lance un marché de travaux pour la rénovation de l'hippodrome et de la clôture historique de l'hippodrome de Boitsfort. Procédure ouverte, prix comme seul critère d'attribution, estimé à 823.733,68 euros TVA comprise. Cinq entreprises soumissionnent. Deux d'entre elles — Heyrman-De Roeck et Sportinfrabouw — passent sous le seuil de 15% sous le prix moyen et doivent donc justifier leur prix total selon l'article 36, §4 de l'AR Placement 2017. Sportinfrabouw fournit une justification de prix avec étayage chiffré. Heyrman-De Roeck envoie une lettre le 19 juin 2023 avec des éléments généraux : expérience des travailleurs et leur habitude de travailler effectivement ensemble, calcul des prix 'sur base des coûts et du rendement de travaux précédemment exécutés' (sans envoyer ces calculs), investissements dans les meilleures méthodes d'exécution, machines, réduction CO2, et la confirmation qu'ils ont vérifié les prix et n'ont trouvé aucune erreur. Bruxelles Environnement établit un rapport d'attribution le 3 juillet 2023 dans lequel il reprend littéralement ces éléments et conclut : 'L'analyse des pièces justificatives fournies par le soumissionnaire montre que le prix de son offre n'est pas anormal.' Le 17 août 2023, le marché est attribué à Heyrman-De Roeck. Le 5 septembre 2023, Sportinfrabouw apprend qu'elle est deuxième. Sportinfrabouw saisit le Conseil d'État en UDN. La douteuse cerise sur le gâteau : après la décision d'attribution, Heyrman-De Roeck a contacté Sportinfrabouw pour demander si elle pourrait 'éventuellement encore exécuter une partie des travaux' — un signe que sa prétendue capacité d'exécution était moindre que ce que sa justification de prix suggérait. Le Conseil d'État suit Sportinfrabouw. Les principes : pour un 'prix global', des éléments de justification non chiffrés peuvent être acceptés — un prix total ne doit pas être expliqué poste par poste. Mais ces éléments doivent alors démontrer concrètement que le soumissionnaire dispose de CIRCONSTANCES EXCEPTIONNELLES qui lui permettent de proposer un prix plus favorable par rapport aux autres soumissionnaires. Des éléments génériques tels que 'travailleurs expérimentés' ou 'investissements dans la réduction CO2' ne montrent pas ce caractère distinctif — tous les autres soumissionnaires disposent en effet aussi de travailleurs expérimentés et de machines modernes. Les calculs auxquels la lettre du soumissionnaire faisait référence n'étaient en outre pas joints. Plus important encore : le pouvoir adjudicateur doit prendre POSITION SUBSTANTIELLE sur la justification reçue. Il ne suffit pas de reprendre littéralement les éléments de la lettre du soumissionnaire et d'y attacher une conclusion générale. La motivation doit montrer que l'autorité a évalué les éléments et a expliqué pourquoi ils pouvaient écarter l'apparence d'anormalité. Le Conseil d'État ordonne la suspension de la décision d'attribution du 17 août 2023. La décision sur les dépens est réservée jusqu'à la procédure au fond.

Pourquoi c'est important ?

La justification des prix est l'un des points de discussion les plus fréquents dans les marchés publics. Pour les soumissionnaires qui présentent un prix global bas : un copier-coller de phrases standards de dossiers précédents ne suffit pas — vous devez démontrer quelles circonstances exceptionnelles vous distinguent de vos concurrents. Pour les pouvoirs adjudicateurs : reprendre aveuglément les mots du soumissionnaire dans votre rapport d'attribution est un piège fréquent. Vous devez vous-même, par écrit, évaluer pourquoi les éléments avancés écartent le doute sur l'anormalité. Pour les soumissionnaires écartés : cet arrêt est une base solide pour contester une décision d'attribution basée sur la justification de prix — surtout si la motivation dans le rapport d'attribution ressemble suspectement à une répétition de la lettre de la partie gagnante.

La leçon

Face à un prix apparemment anormalement bas : demandez-vous si votre justification contient des éléments que les autres soumissionnaires n'ont PAS. 'Expérience', 'coopération', 'investissements en machines' — tout le monde a cela. Ajoutez des calculs chiffrés en annexe, même pour la justification d'un prix global. Pouvoirs adjudicateurs : votre rapport d'attribution peut reprendre les éléments du soumissionnaire, mais doit alors ajouter votre propre évaluation expliquant pourquoi ces éléments sont convaincants.

Posez-vous la question

Ma justification de prix (ou celle du gagnant) contient-elle des éléments véritablement distinctifs par rapport à mes concurrents ? Ou s'agit-il de généralités que tout soumissionnaire sérieux pourrait avancer ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →