Suspension Chambre francophone

Deux références différentes, deux scores identiques : il faut s'expliquer

Arrêt nr. 258204 · 13 décembre 2023 · VIe kamer

Le Conseil d'État suspend l'attribution parce qu'Idelux a accordé exactement la même note de 5/5 à une référence de 134 places et à une référence de 156 places sans la moindre explication — et parce qu'une appréciation différente sur ce seul sous-sous-critère était juste suffisante pour modifier le classement.

Que s'est-il passé ?

Idelux Développement, l'intercommunale de développement économique de la Province de Luxembourg, a lancé un marché de services d'auteur de projet pour la construction d'un planétarium sur le site de l'Euro Space Center à Transinne. Le cahier spécial des charges décrit le planétarium attendu comme '10K – 3D – 150 personnes' et exige un bâtiment de 500 m² 'pour accueillir jusqu'à 150 visiteurs'. Quatre offres furent déposées ; le 8 septembre 2023, le marché est attribué à la SCRL Alinéa Ter. La SRL Nové Architectes est deuxième avec 90,5 points contre 93,78 — un écart de 3,28 points. Le premier critère d'attribution ('Expertise en planétarium ou salles audiovisuelles', 30 points) fut divisé en deux sous-critères de 15 points chacun, et le sous-critère 'complexité' encore subdivisé en trois éléments de 5 points : '10K', '3D' et 'jusqu'à 150 places'. Les données clés : Nové présente une référence de planétarium de 156 places ; Alinéa Ter présente 'La Coupole', un planétarium de 134 places. Les deux reçoivent 5/5 pour 'jusqu'à 150 places'. La motivation complète dans le rapport d'analyse pour ce sous-critère : 'Davantage de points sont attribués aux références liées à des planétariums plutôt qu'à des salles audiovisuelles. Les salles audiovisuelles ont 50 % des points.' Cela explique pourquoi un planétarium vaut plus qu'une salle audiovisuelle — mais pas pourquoi 134 et 156 obtiennent la même note. Dans sa note d'observations, Idelux tente d'ajouter une explication : 134 'se rapproche fortement' du chiffre visé de 150. Le Conseil d'État qualifie cela de 'motivation a posteriori' qui ne peut pallier l'insuffisance de la motivation de l'acte attaqué lui-même. Idelux tente aussi de démontrer que l'écart ne changerait pas le classement : avec une 'règle de trois' (134/150 du maximum), l'ordre tiendrait. Le Conseil rejette cet argument : aucune règle de trois ne figure dans le cahier des charges — elle est inventée après coup. Avec 5 points en jeu et 3,28 points d'écart, le classement peut basculer. Seconde branche du moyen : sérieuse. Suspension ordonnée. (La première branche — sur la subdivision du critère en sous-critères — n'a pas été jugée sérieuse, car la formulation avec 'ainsi que' admet raisonnablement deux sous-critères.)

Pourquoi c'est important ?

Pour les pouvoirs adjudicateurs : choisir une méthode ne suffit pas — il faut aussi expliquer dans la décision d'attribution elle-même pourquoi différentes références reçoivent une même note ou des notes différentes. Une phrase générale comme 'les planétariums obtiennent plus de points que les salles audiovisuelles' n'est pas une motivation suffisante quand les deux références sont des planétariums. Pour les soumissionnaires : cet arrêt offre une grille pour relire une offre perdante. Le pouvoir adjudicateur a-t-il motivé chaque sous-sous-critère séparément ? Deux références différentes ont-elles reçu la même note sans explication ? L'écart entre vous et le lauréat est-il inférieur au maximum d'un seul critère ? Alors vous avez une véritable base de contestation.

La leçon

Si votre décision d'attribution accorde la même note à deux références sur un critère précis malgré des différences mesurables — 134 vs 156 places, 8 vs 12 références, 18 vs 24 mois d'expérience — il faut expliquer dans la décision pourquoi. 'Les deux satisfont au critère' ne suffit pas quand la différence est visible. Compléter l'explication dans la note d'observations ne corrige pas le défaut : le Conseil d'État apprécie la motivation telle qu'elle existait au moment où la décision fut prise.

Posez-vous la question

Relisez votre dernière décision d'attribution. Pour chaque sous-sous-critère noté : le rapport explique-t-il pourquoi le soumissionnaire A et le soumissionnaire B ont reçu leurs notes — ou se contente-t-il de 'satisfait' / 'satisfait pleinement' ? Comparez deux soumissionnaires aux références mesurablement différentes : obtiennent-ils tout de même la même note ? Alors votre motivation doit expliquer pourquoi cette différence ne pèse pas chez vous.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →