Suspension Chambre francophone

D'une estimation à +96.000 euros à une offre de -8.000 euros : 'l'évolution du marché' ne suffit pas comme vérification du prix

Arrêt nr. 261866 · 23 décembre 2024 · VIe kamer

IDELUX a attribué la valorisation du compost CUA à Valodirect pour un prix négatif de -8.000 euros, alors qu'IDELUX avait elle-même estimé le marché à +96.000 euros — le Conseil d'État suspend parce que la motivation se limitait à des constats généraux sur un marché en évolution, sans expliquer concrètement comment l'attributaire pouvait effectivement exploiter le marché de manière rentable à ces volumes spécifiques.

Que s'est-il passé ?

IDELUX Environnement, intercommunale luxembourgeoise de gestion des déchets, a lancé en septembre 2024 une procédure négociée sans publication préalable portant sur le 'transport et [la] valorisation du compost CUA de Tenneville pour 2025 et 2026'. Volume : environ 16.000 tonnes de compost CUA par an, pour deux ans. Le prix était le seul critère d'attribution. IDELUX a estimé le marché, au lancement, à +96.000 euros HTVA — donc IDELUX payait le prestataire. Deux offres : SEDE Benelux, prestataire sortant, à +74.600 euros HTVA (IDELUX paie) ; Valodirect à -8.000 euros HTVA (Valodirect verse à IDELUX 0,25 euro par tonne de compost enlevé). IDELUX attribue le 29 octobre 2024 à Valodirect et motive la normalité du prix négatif par trois arguments : le marché de la valorisation non agricole a évolué, les obligations de reporting seraient parfois moins contraignantes pour les filières non agricoles, et IDELUX a déjà vendu de petites quantités à des prix positifs. SEDE introduit une demande de suspension en extrême urgence. Le Conseil d'État rappelle qu'un prix zéro ou négatif appelle 'la plus grande minutie et la plus grande diligence' — un prix par lequel le soumissionnaire rémunère l'adjudicateur au lieu d'être rémunéré exige une vérification particulièrement approfondie et individualisée. La motivation d'IDELUX échoue sur chaque point : la référence générale à l'évolution du marché n'est pas spécifique à ce marché ; l'affirmation relative à un reporting allégé est contredite par le cahier des charges lui-même, qui impose des obligations administratives identiques dans les deux filières ; les ventes antérieures à prix positifs concernaient des 'petites quantités' à la demande, alors que le marché impose la prise en charge constante de ~16.000 tonnes par an. De plus, lors de la prospection de marché, IDELUX avait soumis à trois opérateurs un scénario limité au CUA (choix 2) — aucun n'avait proposé de prix nul ou négatif, ce qui explique précisément pourquoi IDELUX avait initialement estimé le marché à +96.000 euros. Les prix négatifs évoqués lors de la prospection visaient un autre scénario (choix 1) combinant compost vert et CUA dans un seul marché, scénario qu'IDELUX n'a pas retenu. Premier moyen sérieux, balance des intérêts en faveur de la requérante. Suspension prononcée avec exécution immédiate.

Pourquoi c'est important ?

Les prix négatifs sont devenus courants dans certains secteurs (gestion des déchets, recyclage, énergie) — mais cela ne les exempte pas de la vérification des prix. Au contraire : plus une offre s'écarte de votre propre estimation, plus la charge de motivation est lourde. Pour les adjudicateurs d'intercommunales et de services publics travaillant sur des modèles d'économie circulaire, cet arrêt est un avertissement : une référence générique à 'l'évolution du marché' ne couvre pas la vérification concrète exigée par l'article 84 de la loi de 2016 et l'article 35 de l'AR Passation. Pour les bid managers des prestataires historiques comme SEDE, l'arrêt est un levier : si un concurrent propose soudainement un prix nul ou négatif et que l'adjudicateur le justifie par des arguments sectoriels génériques, la suspension est réaliste.

La leçon

Si, en tant qu'adjudicateur, vous recevez un prix négatif qui s'écarte fondamentalement de votre propre estimation, il ne suffit pas d'invoquer 'l'évolution du marché' ou de 'nouvelles opportunités commerciales'. Vous devez pouvoir démontrer concrètement, sur la base du dossier, comment ce soumissionnaire spécifique, à ces volumes spécifiques et sous ces obligations contractuelles spécifiques, peut exploiter le marché de manière rentable. Demandez une justification du prix, comparez avec votre propre prospection, et vérifiez si les hypothèses soutenant la motivation (p.ex. un reporting allégé) correspondent effectivement à ce que votre cahier des charges impose.

Posez-vous la question

Si l'offre attributaire comporte un prix nul ou négatif et s'écarte de plus de 50% de votre propre estimation : avez-vous réalisé une vérification documentée et individualisée montrant comment ce soumissionnaire peut exploiter le marché de manière rentable à ces volumes — et non pas uniquement pourquoi le secteur évolue globalement vers des prix plus bas ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →