Suspension Chambre néerlandophone

Un prix négatif 'anormalement haut' est tout aussi suspect qu'un prix anormalement bas — IVAGO l'a appris à ses dépens

Arrêt nr. 256532 · 15 mai 2023 · XIIe kamer

Le Conseil d'État suspend un marché de collecte de textiles parce qu'IVAGO a accepté l'offre gagnante de 1 million d'euros (dans un marché où les soumissionnaires paient le pouvoir adjudicateur) sans étayage chiffré, alors que ce prix était le double de ce que les mêmes soumissionnaires avaient offert dans des marchés comparables.

Que s'est-il passé ?

IVAGO, l'association intercommunale de gestion des déchets pour Gand et ses environs, a lancé début 2023 une procédure ouverte pour la collecte de textiles via conteneurs sur le domaine public et le terrain privé accessible au public. Particularité : un marché à prix négatif. Les soumissionnaires devaient PAYER IVAGO comme indemnité forfaitaire mensuelle pour la valeur économique des textiles à collecter. Un prix nul ou positif était explicitement qualifié de substantiellement irrégulier. Le CSC mentionnait une quantité annuelle présumée de 826 tonnes (chiffre 2021), 264.676 habitants à Gand et 18.525 à Destelbergen. Trois offres régulières pour le lot 1. Classement lot 1 : tm Belcotex 1.001.976 € ; tm V.I.C.T. 1.000.000 € ; quatrième non sélectionné 567.984 € ; NV Curitas 396.000 €. IVAGO a attribué à tm V.I.C.T. le 29 mars 2023. Curitas a immédiatement saisi le Conseil d'État en EU. Son argument était tranchant : ramené aux 826 tonnes estimées, tm V.I.C.T. et tm Belcotex offraient 0,61 € par kg de textile. Dans des marchés similaires, Belcotex et V.I.C.T. avaient eux-mêmes offert entre 0,22 € et 0,31 €/kg, et tous les acteurs du marché (y compris Curitas) se situaient entre 0,21 € et 0,34 €/kg. L'offre gagnante était quasi le double du prix de marché en vigueur. tm Belcotex et tm V.I.C.T. ont déposé des prix quasi identiques — si proches que Curitas soupçonnait des liens factuels entre les deux groupes (soupçon que le Conseil qualifie de 'plausible'). IVAGO et la partie intervenante se sont défendus avec un argument juridique inattendu : une indemnité versée au pouvoir adjudicateur n'est pas un 'prix' au sens des règles d'examen des prix (art. 35 et 36 AR Placement 2017). Pas d'examen requis, pas de négligence. Le Conseil a écarté cela : la loi ne distingue pas entre prix positifs et négatifs, et le but du régime — protection du pouvoir adjudicateur contre les offres spéculatives ET protection d'une saine concurrence contre le dumping — s'applique également aux prix négatifs. Un prix négatif anormalement élevé comporte le même risque : le soumissionnaire gagnant ne peut pas exécuter de manière rentable et tendra vers le mode d'exécution le moins coûteux (éventuellement non conforme au CSC). Le Conseil a ensuite examiné le contenu de l'examen des prix mené par IVAGO. Le dossier administratif contenait un document intitulé 'Examen des prix' qui disait en substance : la différence entre les offres s'explique par 'le modèle commercial et opérationnel' des soumissionnaires — tm V.I.C.T. et tm Belcotex déploient un 'modèle plus ambitieux' (plus d'emplacements, plus de conteneurs, fréquence de collecte plus élevée, optimisation du volume textile par habitant, prix attendu plus élevé des transformateurs), Curitas un 'modèle plus conservateur'. Conclusion : 'les deux modèles sont réalistes et correctement étayés', donc pas de prix anormal. Le Conseil a jugé cela insuffisant. Face à un écart de cet ordre — quasi-doublement du prix de marché — un pouvoir adjudicateur diligent doit produire une 'analyse concrète et chiffrée'. IVAGO devait vérifier si l'optimisation promise du volume textile par habitant était réaliste et si le prix de transformation attendu était soutenable. Rien dans le dossier ne montre de tels calculs. Et si les offres elles-mêmes contenaient des chiffres insuffisants, IVAGO devait demander une justification de prix sur la base de l'art. 36 AR — ce qui n'a pas été fait. Suspension du lot 1 accordée sur le troisième rameau du premier moyen.

Pourquoi c'est important ?

Pour les marchés à logique économique inversée — recyclage de flux de déchets à valeur économique, exploitation d'espaces publics, annuaires, concessions publicitaires — la tentation est de penser 'la plus haute offre gagne, fini'. Cet arrêt ferme ce raisonnement. Pour les pouvoirs adjudicateurs : un prix d'offre largement au-dessus du prix de marché est tout aussi suspect qu'un prix largement en dessous. Le soumissionnaire qui promet trop ne peut tenir sa promesse, et cherchera des raccourcis — moins de conteneurs, fréquence de collecte plus basse, tri moins soigneux, dumping de textiles difficiles à vendre. Autant de mécanismes qui sapent votre objectif sociétal. Pour les soumissionnaires dans de tels contrats 'inversés' : tenez prêt l'étayage chiffré de vos offres, même quand vous vous sentez commercialement solides.

La leçon

Si vous attribuez un marché à prix négatif (collecte de textiles, collecte de verre, exploitation de parking, exploitation publicitaire, polices d'assurance avec rétro-commissions, etc.) et que vous recevez des offres nettement au-dessus du prix de marché : demandez une justification de prix. Demandez spécifiquement un étayage chiffré de l'optimisation que le soumissionnaire promet (volume, fréquence, prix de revente à des tiers, marges). Deux soumissionnaires qui déposent des prix quasi identiques, le double de leurs propres prix historiques — ce n'est pas un 'modèle commercial plus ambitieux', c'est un signal d'alarme à documenter dans votre dossier administratif.

Posez-vous la question

Pour un marché à prestations variables (recyclage, exploitation, services proches d'une concession) où les soumissionnaires vous paient davantage : si l'offre gagnante dépasse de plus de 50 % le prix de marché habituel ou de plus de 30 % l'offre suivante, avez-vous dans le dossier administratif un document chiffré montrant pourquoi cet écart est réaliste ? Sinon — demandez une justification de prix.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →