Rejet Chambre néerlandophone

49% sous l'estimation, aucune justification de prix demandée — un mémo interne de deux pages suffit

Arrêt nr. 256691 · 6 juin 2023 · XIIe kamer

Eqos Energie a perdu face à De Witte-Vandecaveye, qui avait soumissionné 27% sous la moyenne et 49% sous l'estimation — sans que la STIB demande de justification de prix ; selon le Conseil, le mémo interne analysant les fluctuations du marché et les prix historiques suffit, même sans interpellation formelle.

Que s'est-il passé ?

La STIB a lancé en décembre 2022 un marché pour le projet Roi-DeTrooz-Alsemberg : fondations de poteaux de traction et construction d'équipements de caténaire. Valeur estimée : 3.500.000 euros. Procédure : négociée simplifiée avec appel à concurrence préalable, le prix étant le seul critère d'attribution. Trois entreprises soumissionnent. Après le tour de Best and Final Offer, les montants divergent fortement : De Witte-Vandecaveye 1.806.394,15 (100/100), Eqos Energie 2.693.430,58 (67,07), Equans Fabricom 2.916.839,39 (61,93). De Witte est 27% sous la moyenne et 49% sous l'estimation. La décision d'attribution du 18 avril 2023 énonce que les prix ont été « vérifiés » et évalués au « niveau haut de la fourchette » pour Eqos et Equans et au « niveau bas de la fourchette » pour De Witte. Eqos s'attaque : c'est du jargon, pas de la motivation, et aucune justification de prix n'a été demandée à De Witte. Pendant la procédure, la STIB précise que « piekniveau » est une mauvaise traduction du français vers le néerlandais. Le Conseil refuse la suspension. La clé : un mémorandum interne confidentiel du 3 mars 2023 du responsable de l'unité caténaire. Il explique que l'estimation de 3,5 millions reposait sur la moyenne de marchés antérieurs avec peu de soumissionnaires et des prix élevés — et que la STIB a précisément cherché à attirer de nouveaux acteurs (en supprimant le critère de sélection « expérience caténaire urbaine »). L'écart entre estimation et offres est expliqué par les « fluctuations de prix sur le marché de la caténaire », fluctuations également observées dans les marchés antérieurs. De plus, De Witte avait été rappelée à la spécificité de la caténaire urbaine versus ferroviaire, et avait confirmé avoir remis son offre « en connaissance de cause ». Six décisions antérieures entre 2016 et 2023 étayent le pattern de grands écarts de prix dans cette niche. Conclusion : dans la vérification générale des prix (article 84 de la loi de 2016 + article 43 de l'AR Secteurs spéciaux), le pouvoir adjudicateur n'est pas tenu de lancer une justification formelle dès qu'il voit de grands écarts — il dispose d'un pouvoir d'appréciation, plus large encore en procédure négociée. Tant que le dossier administratif montre les raisons pour lesquelles les prix sont considérés non anormaux, c'est suffisant. Pas de manquement à la motivation formelle : tant que le pouvoir conclut à des prix non anormaux, le raisonnement n'a pas à figurer intégralement dans la décision d'attribution.

Pourquoi c'est important ?

Cet arrêt est important pour ceux qui pensent que « si l'offre gagnante est loin sous l'estimation, une justification de prix est automatique ». Ce n'est pas le cas. Un pouvoir adjudicateur peut conclure qu'un prix se situe dans une « marge normale » — même à 49% sous l'estimation — pourvu qu'il puisse étayer son raisonnement par l'historique du marché, sa dynamique et une question ciblée au soumissionnaire sur les conditions d'exécution. Pour les concurrents requérants, cela signifie : attaquer une offre basse exige plus que des pourcentages ; il faut prouver que l'autorité a omis à tort d'investiguer ou que son analyse est manifestement déraisonnable.

La leçon

Lorsque vous perdez face à une offre 25-50% sous estimation ou moyenne, demandez d'abord le dossier administratif complet — pas seulement la décision d'attribution. La motivation qui compte se trouve souvent dans un mémo interne, pas dans la décision elle-même. Et rassemblez des arguments montrant que l'exécution à ce prix est techniquement ou économiquement impossible (impossibilité technique, législation sociale, prix historiques) — la simple surprise face à un écart ne suffit pas.

Posez-vous la question

Face à une décision d'attribution avec un grand écart de prix, demandez le dossier administratif. Contient-il un mémo ou une note interne analysant le contexte du marché, l'historique des prix ou des conditions d'exécution spécifiques ? Est-il expressément motivé pourquoi le pouvoir estime que le prix gagnant entre dans une marge normale ? Si oui, l'objection est sans chance sans preuve d'impossibilité technique ou économique.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →