Suspension Chambre francophone

Un seuil de 70.000 dossiers par an est acceptable — mais 'pour un seul et même client' est une décision distincte qui doit être justifiée à part

Arrêt nr. 256952 · 28 juin 2023 · VIe kamer

Le Conseil d'État suspend la non-sélection de l'étude d'huissier Bordet pour le marché conjoint de recouvrement de la SWDE et de la CILE parce que le critère exigeant 70.000 dossiers annuels 'pour un seul et même client' n'est pas justifié de manière autonome et restreint indûment la concurrence — alors que le précédent cahier des charges admettait le cumul sur plusieurs clients.

Que s'est-il passé ?

La Société wallonne des Eaux (SWDE) et la Compagnie intercommunale liégeoise des eaux (CILE) ont lancé un marché conjoint de sous-traitance du recouvrement amiable et judiciaire des créances — trois ans, renouvelables cinq, pour un volume estimé d'environ 82.000 dossiers par an. La SWDE agissait comme 'adjudicateur pilote'. Procédure négociée avec mise en concurrence préalable, secteurs spéciaux. Le critère de capacité technique exigeait trois attestations de bonne exécution démontrant qu'au cours de 2019, 2020 et 2021 le soumissionnaire avait traité au moins 70.000 dossiers annuels 'pour un seul et même client'. Le cumul sur plusieurs exercices ou clients était expressément exclu. Le précédent cahier des charges autorisait au contraire le cumul : pour le lot 1 (Zone Ouest), 50.000 dossiers pour maximum 5 clients ; pour le lot 2 (Zone Est), 20.000 dossiers pour maximum 2 clients. Le nouveau marché n'était pas alloti. L'étude Bordet — qualifiée par la SWDE elle-même, lors de la consultation préalable, d'« opérateur majeur du secteur » — ne pouvait remplir le critère et l'a explicitement indiqué dans son DUME. Le 9 mai 2023 la SWDE a refusé de sélectionner Bordet, motivant exclusivement par l'absence d'attestations de 70.000 dossiers pour un seul client. Bordet avait préalablement attaqué le cahier des charges directement, mais cette demande de suspension avait été rejetée pour tardiveté (arrêt n° 256.433 du 4 mai 2023). Selon la jurisprudence Labonorm, Bordet pouvait néanmoins invoquer l'illégalité du cahier des charges de manière incidente contre la décision de non-sélection. Le Conseil a jugé le seuil de 70.000 prima facie défendable — proportionné aux 82.000 dossiers attendus. Mais l'exigence supplémentaire « pour un seul et même client » constituait une restriction distincte que la SWDE n'a pas justifiée pour elle-même. Toute son explication (« intrinsèquement liée au choix d'un seul lot ») justifiait le caractère unique du lot, non pourquoi un prestataire ayant le même volume global réparti sur plusieurs clients serait techniquement inapte. L'exigence faisait aussi de facto obstacle au droit, prévu à l'article 150, § 1er, de recourir à la capacité d'autres entités — alors que la SWDE soutenait elle-même n'avoir « aucun intérêt à limiter trop fortement la concurrence ». La non-sélection a été suspendue avec exécution immédiate. La demande contre le cahier des charges lui-même reste irrecevable.

Pourquoi c'est important ?

Deux pivots. Sur le fond : un seuil de volume élevé (ici 70.000 dossiers par an) peut être défendu pour autant qu'il soit proportionné à l'objet. Mais chaque restriction additionnelle — « pour un seul client », « dans le même secteur », « au même endroit » — est une décision autonome qui requiert sa propre justification. Affirmer « cela résulte de notre choix d'un lot unique » justifie l'étendue du lot, non pourquoi des parcours alternatifs seraient techniquement inaptes. L'exigence d'un client unique entrave de fait le droit de recourir à la capacité de tiers (article 150, § 1er) et la possibilité d'une candidature conjointe. Sur la procédure : cet arrêt confirme la jurisprudence Labonorm. Manquer le délai de quinze jours contre le cahier des charges n'est pas un point final — l'illégalité peut être soulevée incidemment contre toute décision ultérieure de la procédure (sélection, attribution, rejet). Précieux espace de respiration, mais pas un blanc-seing : les délais contre les décisions ultérieures restent stricts.

La leçon

Comme pouvoir adjudicateur : si vous imposez un seuil de volume dans un critère de sélection, demandez-vous pour chaque restriction connexe (« pour un seul client », « au même endroit », « dans le même secteur ») si vous pouvez la justifier en deux phrases face à la question « pourquoi est-ce nécessaire pour garantir l'exécution du marché ? ». Si votre seule réponse retombe sur « nous avons choisi un lot unique », c'est un signe que l'exigence supplémentaire est disproportionnée et que l'attribution est vulnérable. Comme soumissionnaire : si vous manquez le délai contre le cahier des charges, concentrez-vous sur le pivot suivant. Une décision de non-sélection fondée sur une clause illégale du cahier des charges peut encore être attaquée via Labonorm.

Posez-vous la question

Votre critère de sélection combine-t-il un seuil avec une ou plusieurs conditions restrictives (« pour un seul client », « dans la même période », « dans le même secteur ») ? Rédigez une ligne de justification distincte par restriction dans votre dossier administratif, reliée à un risque ou à une caractéristique précise d'exécution. Seuil : si votre justification n'explique pas pourquoi un concurrent ayant le même volume total réparti sur plusieurs clients serait techniquement inapte, elle manque de cohérence et risque la suspension.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →