Rejet Chambre francophone

Deuxième manche, autre issue : comment un pouvoir adjudicateur peut attribuer solidement le même marché après une première suspension

Arrêt nr. 261001 · 10 octobre 2024 · VIe kamer

Le Conseil d'État rejette la demande de suspension d'extrême urgence d'A2 contre la réattribution à KRINKELS d'un marché d'entretien autoroutier de la SOFICO, parce que cette fois la SOFICO a produit une vérification de prix concrète et une réorganisation d'inventaire justifiée — un exemple type de pouvoir adjudicateur tirant les leçons d'une première suspension.

Que s'est-il passé ?

En mai 2021, la SOFICO a lancé un marché public pour le 'brossage, curage, propreté et entretien des espaces verts autoroutiers' du district de Marcinelle (cahier des charges SOFICO-21-1036). Le prix était l'unique critère d'attribution, et cinq soumissionnaires ont déposé des offres : ARTBEL, Eurogreen/Sotraplant, KRINKELS, Sogeplant et A2. La SOFICO a demandé à A2 en septembre 2021 des justifications de prix pour 14 postes dont les prix paraissaient 'anormalement bas/élevés'. A2 a répondu, et la SOFICO a attribué le marché à KRINKELS en février 2022. Mais le Conseil d'État a suspendu cette première décision d'attribution le 12 avril 2022 (arrêt n° 253.496). Le motif : la SOFICO avait justifié le 'caractère non négligeable' de certains postes sur deux indicateurs — l'impact financier et l'écart de prix par rapport à l'estimation et aux prix sectoriels — alors que ce second indicateur ne démontre pas en soi le caractère non négligeable, et que la SOFICO n'avait jamais invoqué ce second indicateur en classant les postes comme non négligeables. La SOFICO en a tiré les leçons. Elle a redémarré la procédure avec un nouveau cahier des charges (SOF-MI-862-23-2843) dans lequel l'inventaire a été restructuré : des postes ont été regroupés ou supprimés, et certaines quantités diminuées. Le nombre de postes non négligeables a ainsi augmenté — permettant au pouvoir adjudicateur de demander des justifications de prix plus ciblées. En 2023, de nouvelles offres sont arrivées, et en septembre 2024 la SOFICO a de nouveau fait une proposition d'attribution — encore à KRINKELS, A2 en deuxième position. A2 a introduit une demande d'extrême urgence le 19 septembre 2024. Trois moyens, tous trois recevant un rejet prima facie. Le premier moyen portait sur la motivation de la sélection de KRINKELS. Cette motivation était succincte : 'tous les soumissionnaires ont joint à leur offre le DUME complété conformément aux exigences', et pour KRINKELS il était établi qu'elle 'n'est pas en situation d'exclusion et répond aux conditions de sélection'. Le Conseil a estimé qu'une motivation succincte suffit lorsque la sélection ne présente pas de difficultés particulières, et que le rapport d'analyse au dossier administratif montrait que la SOFICO avait bien vérifié concrètement si KRINKELS répondait à chaque critère de sélection. Pas de moyen sérieux. Le deuxième moyen — le cœur de l'affaire — portait sur la vérification des prix. A2 reprochait à la SOFICO que l'écart entre le prix total de l'offre de KRINKELS et l'estimation ne suffisait pas pour exclure un prix anormal, et que l'explication sur la 'réorganisation du métré' était incompréhensible. Le Conseil a rappelé le double objectif du contrôle des prix : protéger le pouvoir adjudicateur contre des prix inexécutables et protéger la concurrence loyale. Il a constaté que la SOFICO avait, par lettre du 5 juin 2024, explicitement demandé à KRINKELS d'expliquer 'l'importance de réduction' de son prix par rapport à son offre de 2021, et que KRINKELS avait répondu le 17 juin 2024. Le rapport d'analyse contenait également une comparaison concrète par poste. Pas d'erreur manifeste d'appréciation — pas de moyen sérieux. Le troisième moyen était particulier : A2 déduisait de la phrase 'réorganisation du métré (regroupement ou suppression de postes, voire diminution de quantités)' dans la décision d'attribution que KRINKELS avait elle-même modifié l'inventaire — ce qui constituerait une inégalité de traitement. Mais le Conseil a lu cette phrase dans son contexte : elle se trouvait dans la partie relative à la comparaison des prix entre les procédures de 2021 et 2023, et visait exclusivement la réorientation du cahier des charges par la SOFICO elle-même. La même décision parlait ailleurs aussi de 'la réorganisation de l'inventaire des postes du marché (au regard du marché de 2021)'. Le moyen reposait donc sur une erreur de fait et a été rejeté. KRINKELS conserve le marché.

Pourquoi c'est important ?

Voici un arrêt que les pouvoirs adjudicateurs devraient lire après chaque défaite en référé. La SOFICO avait reçu une suspension en 2022 sur un point précis de motivation — la confusion de deux indicateurs lors de la détermination du caractère non négligeable des postes. Au deuxième tour, elle a non seulement adapté sa motivation, mais aussi redessiné son inventaire : les postes ont été regroupés, les quantités mises à jour, et la vérification des prix a été menée de manière visiblement concrète par une lettre formelle et un rapport d'analyse structuré. Pour les soumissionnaires qui envisagent une deuxième demande d'extrême urgence après une première victoire : vérifiez attentivement si le pouvoir adjudicateur a effectivement réparé les défauts constatés. Le Conseil ne répète pas automatiquement ce qu'il a décidé auparavant — si le travail procédural a été fait, le pouvoir adjudicateur retrouve la marge que son pouvoir d'appréciation lui accorde.

La leçon

Après une suspension ou une annulation : refaites l'ensemble du parcours procédural. Documentez chaque détail de la vérification des prix par écrit (demande d'explication par lettre, réponse du soumissionnaire, tableau de comparaison dans le rapport d'analyse), et veillez à ce que la motivation de la deuxième décision d'attribution réponde explicitement aux éléments qui ont gêné le Conseil d'État au premier tour. Pour les soumissionnaires : une nouvelle procédure signifie que le pouvoir adjudicateur peut réviser ce qu'il a mal fait au premier tour — votre victoire antérieure n'est pas un blanc-seing.

Posez-vous la question

Votre nouvelle décision d'attribution — après une suspension antérieure — contient-elle une comparaison explicite avec la première procédure et une vérification de prix concrète et visible par poste ? Ou recyclez-vous les mêmes formulations du premier tour ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →