Suspension Chambre francophone

Vous pouvez vous plaindre de l'absence de vérification des prix même en ayant remis le prix le plus bas — un tableau comparatif n'est pas une vérification

Arrêt nr. 241714 · 5 juin 2018 · VIe kamer

Le Conseil d'État suspend l'attribution à Malysse d'un accord-cadre pour la location et l'entretien des vêtements de travail de VIVALIA parce que le dossier administratif ne montre nulle part que le pouvoir adjudicateur a effectivement procédé à une vérification des prix, et juge que même Servitex — moins-disant — a intérêt à ce moyen.

Que s'est-il passé ?

Le 22 juin 2017, VIVALIA, l'intercommunale hospitalière luxembourgeoise, a publié au Bulletin des adjudications un marché de services : un accord-cadre pour la location et l'entretien des vêtements de travail et du linge plat de ses différentes institutions. Appel d'offres ouvert, critères d'attribution : aspects techniques 60 points (qualité, hygiène, sécurité d'approvisionnement, traçabilité, aide à la gestion, modèle organisationnel/logistique), prix 40 points. Quatre soumissionnaires ont déposé une offre : Servitex (la requérante), Malysse, Cleanlease et Pierrette-T.B.A. (Elis). Les prix globaux HTVA s'échelonnaient entre 4.124.363,20 euros (le plus bas) et 6.480.442,36 euros (le plus élevé) — une différence de plus de 2,3 millions d'euros sur un marché quadriennal. Le 20 mars 2018, VIVALIA a attribué le marché à la variante 4 de l'offre de Malysse. Notification à Servitex le 30 avril 2018. Le 14 mai 2018, Servitex saisissait le Conseil en extrême urgence. Dans son deuxième moyen, Servitex se plaignait qu'il ne ressort ni de la décision attaquée, ni de ses annexes, que VIVALIA aurait procédé à une vérification des prix — obligation qui découle de l'article 21 de l'arrêté royal de placement 2011 (applicable à ce marché). VIVALIA a d'abord soulevé une exception d'irrecevabilité : Servitex est elle-même la moins-disante. Comment peut-elle se plaindre de l'absence de vérification des prix ? Elle n'invoque pas le caractère anormalement bas du prix de Malysse. Et le moyen ne pourrait-il pas être soulevé tout aussi bien sur sa propre offre ? Le Conseil a paré l'exception sèchement. L'absence de vérification 'fait grief' à Servitex pour deux raisons. Premièrement : rien ne permet d'établir que les offres mieux classées que la sienne n'auraient pas été jugées irrégulières si VIVALIA avait procédé à la vérification. Le fait que Servitex ait remis le prix global le plus bas ne dit rien des prix unitaires ni de l'issue qu'une éventuelle vérification aurait pu avoir. Deuxièmement : il ne peut être reproché à Servitex de ne pas mettre plus précisément en cause les offres des autres soumissionnaires, dès lors que VIVALIA avait précisément classé ces offres et le tableau comparatif des prix comme confidentiels et qu'elle ne les avait pas rendus accessibles. Sur le fond. L'article 21, §1er de l'AR de placement 2011 dispose : 'Le pouvoir adjudicateur procède à la vérification des prix des offres introduites.' Pas d'option, pas de possibilité — une obligation. Le Conseil rappelle : le pouvoir adjudicateur doit vérifier les prix d'office, et cette vérification doit lui permettre de s'assurer que le prix proposé peut garantir une exécution du marché conforme aux exigences des documents du marché. VIVALIA s'est défendue avec deux arguments. D'abord : un tableau comparatif de tous les prix unitaires des soumissionnaires figure au dossier (pièce 13). Selon VIVALIA, cela prouverait qu'une vérification a eu lieu. Second argument : la décision d'attribution mentionne expressément qu''afin de comparer les offres correctement, le poste 1.1.14 (partie linge plat) a été retiré du total des offres des soumissionnaires qui ne l'avaient pas retiré suite au courrier recommandé'. Cela démontrerait également la vérification. Le Conseil a rejeté les deux arguments avec une grande netteté. Un tableau comparatif de tous les prix unitaires 'n'établit nullement que le pouvoir adjudicateur a bien procédé à une vérification effective des prix des postes qui y sont mentionnés'. Le tableau permet tout au plus de contrôler qu'aucun poste n'a été omis ou qu'aucune erreur arithmétique n'a été commise — mais 'ne permet nullement de constater que le pouvoir adjudicateur a vérifié les prix ainsi annoncés et ce alors que des différences importantes peuvent apparaître pour certains postes'. La mention sur le poste 1.1.14 concerne uniquement la manière dont les prix globaux ont été comparés pour l'attribution des points pour le deuxième critère. Ce n'est pas une vérification préalable — c'est une méthode de comparaison. Le Conseil a ajouté que l'écart global entre les offres (de 4,1 à 6,5 millions d'euros sur quatre ans) signale lui-même des différences importantes, tant sur les prix globaux que sur les prix unitaires, et qu''il appartenait au pouvoir adjudicateur de vérifier ces prix et leur éventuel caractère apparemment anormalement bas ou haut'. Attendu de principe : 'Le dossier administratif ne contient aucun élément qui attesterait l'effectivité de cette vérification des prix, et ce alors que, face à des écarts parfois importants entre les prix de plusieurs offres, la partie adverse ne pouvait vérifier les prix et conclure à leur normalité sans procéder à des investigations dont aurait nécessairement dû rendre compte le dossier.' Moyen sérieux. Balance des intérêts : VIVALIA n'apporte aucun contrepoids, le Conseil n'en voit pas davantage. Suspension prononcée.

Pourquoi c'est important ?

Cet arrêt est doublement précieux pour les soumissionnaires. Premièrement : vous pouvez vous plaindre de l'absence de vérification des prix même si vous avez remis le prix le plus bas. L'intérêt à ce moyen est indépendant du sens d'une éventuelle irrégularité. Le raisonnement : une vérification correcte aurait pu conduire à juger irrégulières les offres mieux classées — et même la vôtre si elle était anormalement basse — ce qui dans les deux cas reverrait le classement. Retenez cet arrêt pour les cas où vous finissez deuxième ou troisième avec des concurrents soumis suspectes-hauts ou suspects-bas. Deuxièmement : le Conseil explique avec une grande clarté ce qu'une vérification des prix N'EST PAS. Un tableau comparatif de prix n'est pas une vérification. Une méthode de comparaison des prix globaux pour attribuer des points sur le critère 'prix' n'est pas une vérification. Un pouvoir adjudicateur doit mener des investigations — poser des questions, examiner les postes à grands écarts, demander le cas échéant des justifications — et ces investigations doivent laisser des traces dans le dossier. Pour les pouvoirs adjudicateurs : ajoutez au dossier d'attribution un document distinct explicitement intitulé 'vérification des prix' ou utilisé comme tel. Mentionnez au minimum : les postes où des écarts entre offres ont attiré l'attention, comment vous les avez appréciés, et votre conclusion. Un tableau Excel des prix unitaires côte à côte est un outil préparatoire — mais pas la vérification elle-même. Rapportez ce que vous avez tiré du tableau. Pour les marchés au-dessus du seuil des 15 % (justification obligatoire) cela vaut a fortiori. Mais même en dessous, une vérification démontrable est obligatoire — seule la demande de justification ne l'est pas. Autre leçon : le fait que VIVALIA ait classé les offres et le tableau comparatif comme confidentiels privait Servitex de la possibilité de mettre plus concrètement en cause les postes spécifiques de ses concurrents. Le Conseil ne le lui reproche pas. C'est un élément important pour les soumissionnaires qui attaquent sur la base de ce qu'ils ne voient pas.

La leçon

En tant que pouvoir adjudicateur : documentez votre vérification des prix. Indiquez clairement dans votre rapport d'attribution (ou dans un document distinct du dossier) que vous avez effectivement vérifié les prix — quels postes vous avez examinés, quelles différences vous avez relevées, comment vous les avez appréciées, et votre conclusion. Un tableau Excel avec tous les prix unitaires côte à côte est une aide à la vérification mais ne la prouve pas. Considérez la vérification comme un acte administratif distinct laissant ses propres traces. En tant que soumissionnaire qui veut contester : demandez systématiquement le dossier administratif complet. Cherchez un document qui documente la vérification effective — pas un simple tableau comparatif. Si vous ne le trouvez pas, c'est un moyen solide, même si vous étiez moins-disant ou deuxième.

Posez-vous la question

Vous êtes pouvoir adjudicateur et devez approuver un rapport d'attribution. Le dossier — pas seulement la décision — contient-il un document qui démontre explicitement que vous avez procédé à une vérification des prix ? Ce document décrit-il quels postes à grands écarts vous avez examinés et quelles conclusions vous avez tirées ? Ou n'avez-vous qu'un tableau comparatif ? Dans ce second cas : ajoutez une motivation séparée de vérification des prix avant d'attribuer.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →