Suspension Chambre francophone

MDD Pharma a pu « clarifier » sa livraison quotidienne en livraison hebdomadaire — Multipharma n'a pas pu corriger sa « variante interdite ». Deux poids, égalité jetée par-dessus bord

Arrêt nr. 266413 · 20 avril 2026 · VIe kamer

Le CPAS d'Ixelles autorise un soumissionnaire à transformer une livraison quotidienne en livraison hebdomadaire après une « demande de clarification », mais refuse à un autre soumissionnaire la possibilité de corriger une irrégularité comparable — sans expliquer en quoi les deux situations diffèrent.

Que s'est-il passé ?

Le CPAS d'Ixelles attribue un marché de services pharmaceutiques et préparation de médication individuelle (PMI) pour deux maisons de repos via procédure négociée sans publication préalable. Il s'agit d'un marché de « services sociaux et autres services spécifiques » (art. 88-89 loi 17/06/2016). Quatre offres : MDD Pharma, Multipharma, Pharma Force et Pharmacie Mercure. Le CSC interdit les variantes libres (art. I.12). Première attribution à Pharma Force le 24 septembre 2025, retirée après un recours en extrême urgence de Multipharma. Le 17 décembre 2025, le CPAS adopte une nouvelle décision — encore en faveur de Pharma Force. L'offre de Multipharma est écartée pour irrégularité substantielle : dans sa « note spécifique » liée au premier critère d'attribution, Multipharma décrit son service TotalMed et propose ensuite un choix entre « gestion complète » et « gestion partagée » des ordonnances — avec un impact différent sur la ristourne aux résidents. Le CPAS y voit une variante interdite. La pointe : dans la même procédure, MDD Pharma avait proposé une livraison quotidienne alors que le cahier exigeait une livraison hebdomadaire ou bihebdomadaire (exigence minimale III.4). Dans l'analyse initiale, MDD Pharma avait été écartée pour cela. Après le retrait de la première attribution, le CPAS adresse à MDD Pharma une « demande de clarification » lui demandant si elle peut s'engager à une livraison hebdomadaire ou bihebdomadaire « aux mêmes conditions que dans la note spécifique ». MDD Pharma confirme, et le CPAS considère désormais son offre conforme. Multipharma saisit le Conseil d'État. Défense du CPAS : l'irrégularité de Multipharma n'était pas régularisable, alors que l'offre de MDD Pharma a seulement été « clarifiée ». Le Conseil démasque cette distinction. L'article 76 de l'AR du 18 avril 2017 (règles sur l'irrégularité et la régularisation) ne s'applique pas à cette procédure — pour les « services sociaux et spécifiques », l'article 4 §2 de l'AR n'inclut pas l'art. 76. À défaut de cadre réglementaire, le CPAS dispose d'un « plein pouvoir d'appréciation » pour décider si une régularisation est possible. Mais ce pouvoir doit être exercé, et la motivation doit en témoigner. Ici, aucune explication n'est donnée du traitement différencié. Passer d'une livraison quotidienne à hebdomadaire est une modification — pas une clarification — avec un impact financier sur la ristourne. Les situations de MDD Pharma et de Multipharma sont comparables ; toutes deux étaient irrégulières. Le CPAS a violé l'égalité de traitement en offrant la régularisation à l'une et pas à l'autre. Suspension accordée.

Pourquoi c'est important ?

De nombreux achats publics relèvent des « services sociaux et autres services spécifiques » (art. 88 loi 2016) : bibliothèques, centres de soins, services IT communaux, services juridiques. Pour ces marchés, l'article 76 de l'AR placement (règles strictes de régularisation) ne s'applique pas. Cela ressemble à un cadeau pour l'adjudicateur : plus de flexibilité. Mais l'arrêt montre que cette flexibilité se retourne contre l'adjudicateur dès lors que deux situations similaires sont traitées différemment. Pour les bid managers : si votre offre est écartée pour irrégularité dans une procédure négociée sans publication pour services sociaux, regardez d'abord ce qui est arrivé aux autres offres irrégulières. Une « demande de clarification » adressée à un concurrent est un drapeau rouge pour inégalité de traitement. Pour les adjudicateurs : dès que vous offrez à un soumissionnaire une chance de correction, vous devez offrir la même chance — ou justifier précisément la différence — à tout autre soumissionnaire dont l'offre présente une irrégularité comparable. Et une « demande de clarification » qui modifie en réalité un élément essentiel de l'offre — fréquence de livraison, structure de prix — n'est pas une clarification, c'est une régularisation, avec toutes les conséquences.

La leçon

Avant d'envoyer une « demande de clarification » dans une procédure négociée sans publication pour services sociaux et spécifiques, vérifiez si la clarification modifierait substantiellement l'offre (fréquence de livraison, prix, scope). Si oui, c'est une régularisation — et vous devez offrir la même chance à chaque soumissionnaire présentant une irrégularité comparable, ou expliquer dans la décision d'attribution pourquoi les situations diffèrent.

Posez-vous la question

Avant d'adresser une « demande de clarification » à un soumissionnaire : pouvez-vous exprimer en une phrase pourquoi les autres soumissionnaires irréguliers n'auront pas la même chance ? Si cette phrase ne figure pas dans la décision d'attribution, vous violez probablement l'égalité de traitement.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →