Rejet Chambre francophone

Vous avez gagné une première suspension — et vous pensez que le pouvoir adjudicateur est désormais obligé de vous attribuer le marché ? L'inverse est possible : au second tour vous tombez sur des irrégularités

Arrêt nr. 248074 · 23 juillet 2020 · VIe vakantiekamer (in kort geding)

Le Conseil d'État rejette la deuxième demande de suspension d'extrême urgence de Fire Technics contre la Zone de Secours Hainaut-Centre : après une première suspension réussie en février 2020, le pouvoir adjudicateur peut retirer sa décision et adopter une nouvelle décision d'attribution dans laquelle l'offre de Fire Technics est exclue pour irrégularités substantielles — même si cette offre avait été jugée régulière au premier tour.

Que s'est-il passé ?

Le 14 novembre 2019, la Zone de Secours Hainaut-Centre publie un cahier des charges pour un accord-cadre de maximum six ans portant sur la livraison de camions-citernes de 8.000 litres. Deux soumissionnaires : VANASSCHE FFE NV (2.414.757,89 €) et FIRE TECHNICS NV (2.375.847,10 €). Les deux proposent le même véhicule — un châssis Volvo. Le 30 décembre 2019, le pouvoir adjudicateur juge les deux offres régulières et attribue à VANASSCHE sur la base des critères d'attribution (92,29 points contre 90 pour Fire Technics). Fire Technics est mécontent : elle est moins chère et son véhicule est techniquement identique. Le 21 février 2020, le Conseil d'État suspend la première décision d'attribution par l'arrêt n° 247.115 — le pouvoir adjudicateur avait ajouté lors de l'évaluation des critères non annoncés. Vient ensuite le retournement. Le 11 mars 2020, le pouvoir adjudicateur retire sa décision. Sans nouvel appel à candidatures et sans modification des offres — unilatéralement et, selon Fire Technics, 'dans le plus grand secret' — le bureau exécutif adopte le 22 avril 2020 une nouvelle décision d'attribution. À nouveau VANASSCHE est choisi, mais par un autre chemin : l'offre de Fire Technics est déclarée irrégulière pour une série d'irrégularités substantielles et non substantielles non retenues en décembre 2019. La nouvelle décision est envoyée par lettre recommandée le 19 mai 2020, reçue le 25 mai — le lendemain d'un long week-end de l'Ascension. Pas de notification électronique malgré que la loi le permette. Fire Technics y voit un retard délibéré pour raccourcir le délai d'extrême urgence de 15 jours. Le 3 juin 2020, elle introduit néanmoins une seconde demande de suspension d'extrême urgence. Fire Technics avance huit moyens, que le Conseil ramène à cinq griefs : 1. Après la première suspension, le pouvoir adjudicateur aurait dû reprendre la procédure ab initio plutôt que de prendre simplement une nouvelle décision sur les mêmes offres. 2. Le pouvoir adjudicateur aurait alors délibérément cherché des irrégularités pour écarter Fire Technics afin de ne pas devoir appliquer les critères d'attribution. 3. Le procédé était 'unilatéral' et sans contradictoire. 4. Les irrégularités alléguées n'existent pas ou ne sont en tout cas pas substantielles — six irrégularités substantielles sont invoquées et toutes sont entièrement contestées. 5. Les deux offres sont identiques (même châssis Volvo), donc l'une ne peut être régulière et l'autre irrégulière. Le Conseil rejette chacun de ces griefs. Les points clés : — Sur la procédure : un pouvoir adjudicateur qui retire sa décision d'attribution n'est pas tenu de relancer toute la procédure. Il peut prendre une nouvelle décision sur la base des mêmes offres, à condition de le faire correctement. Une suspension ne 'gagne' donc pas un droit à l'attribution pour la partie qui l'a obtenue. — Sur l'offre exclue : l'article 76 de l'AR du 18/04/2017 autorise expressément le pouvoir adjudicateur à constater des irrégularités substantielles non remarquées lors d'une première analyse. Il s'agissait notamment de : attestations de garantie manquantes (1.16.2-1.16.4 : 15-20 ans), renvois flous à des annexes de 71 ou 200 pages sans pagination, un schéma hydraulique non conforme au cahier des charges (mauvais type de pré-mélangeur, pas de sortie Ø70), absence de preuve d'absence de perturbation EMC. Le Conseil retient ces irrégularités comme substantielles — elles rendent 'incomplet voire incertain' l'engagement du soumissionnaire. — Sur le grief d'égalité : 'véhicule identique' ne veut pas dire 'offre identique'. Une offre comporte bien plus que le véhicule lui-même : documents annexés, schémas, attestations, déclarations. Que Fire Technics et VANASSCHE proposent la même Volvo ne dispense pas chacun de soumettre correctement ses propres documents. Le pouvoir adjudicateur ne peut être tenu de 'compléter une offre lacunaire en consultant l'offre d'un autre soumissionnaire'. — Sur le week-end raccourci : le délai de notification a été respecté ; envoyer juste avant un long week-end ne viole pas en soi la transparence ni la diligence. Aucun des huit moyens n'est sérieux. La demande d'extrême urgence est rejetée. Les offres restent confidentielles.

Pourquoi c'est important ?

Une suspension réussie n'est pas un chèque en blanc. Les requérants qui obtiennent un premier arrêt peuvent attendre une révision de la décision — mais cette révision peut aussi se retourner contre eux. Le pouvoir adjudicateur peut réexaminer le dossier et identifier des irrégularités qu'il avait manquées en premier tour. Comme le montre cet arrêt, il ne s'agit pas d'une manœuvre illicite pour renverser le résultat mais d'une simple application de l'article 76. Pour les soumissionnaires : même quand votre offre paraît 'déjà acceptée' au premier tour, sa régularité reste fragile jusqu'à l'attribution définitive. Pour les pouvoirs adjudicateurs : vous n'êtes pas liés par une première analyse erronée — vous pouvez la corriger, même au détriment de la partie qui a obtenu la suspension.

La leçon

Quand vous gagnez une suspension, ne vous limitez pas à affaiblir votre concurrent : examinez votre propre offre avec la même rigueur que le pouvoir adjudicateur appliquera au second tour. Avez-vous une attestation ou un document pour chaque exigence ? Renvoyez-vous à des pages spécifiques dans les annexes, ou envoyez-vous un 'voir annexe 9' général pour un document de 71 pages ? Chaque schéma, chaque réponse technique correspond-il précisément à ce que demande le cahier des charges, ou existe-t-il un écart explicable en décembre et qui devient substantiel en avril ? Au second tour, de petites inexactitudes passées inaperçues la première fois peuvent soudain faire pencher la balance.

Posez-vous la question

Avez-vous obtenu une première suspension et attendez-vous une nouvelle décision d'attribution ? Demandez-vous : mon offre a-t-elle un fondement sans ambiguïté pour chaque exigence du cahier des charges ? Renvoyé-je à des pages précises plutôt qu'à des annexes entières ? Ai-je joint des attestations pour chaque garantie et spécification requise ? Mes schémas et réponses techniques ne contiennent-ils pas d'éléments qui s'écartent de ce qui est littéralement demandé ? Un pouvoir adjudicateur qui relit votre dossier peut s'attendre à ce que tout colle — pas davantage, mais certainement pas moins.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →